La maison Jeanne Garnier, Paris XVème
Le "Figaro", 7 juin 2002.
"Lorsqu’il a compris que la guérison était
désormais impossible, le monsieur a « gommé » l’image
du médecin. Occulté l’horreur du diagnostic.
Fui dans le silence… Puis, en un sursaut, il a fait savoir : « Si
je n’ai pas de porte de sortie, j’aime autant qu'on
me fasse une piqûre. » « Confronté à ce
genre de réactions, on se sent forcément désarmé,
reconnaissent les soignants et les bénévoles
de la maison de soins palliatifs Jeanne Garnier. Mais notre
boulot, c’est de continuer, sans se décourager, à travailler
au soulagement du malade. » Cette fois-ci, l’obstination
a payé : au bout de quelques jours, le monsieur
a accepté de rencontrer un psychologue. « Pour
avancer ».
Ainsi, passent les jours, émaillés de petites
victoires et de grandes angoisses, dans cet établissement
du XVème arrondissement parisien où chacun s’active
pour atténuer la douleur et dissiper l’« odeur
de l’angoisse ». Avec quelque 1000 patients
soignés chaque année, la maison Jeanne Garnier
fait figure de vitrine du soin palliatif en France. Dans la
lumineuse enfilade de couloirs qui desservent les 81 chambres,
quelques images surprennent au premier abord. Comme cette femme
qui, traînant avec elle sa perfusion, s’engouffre
lentement dans le fumoir. « Il y en a deux par étage »,
s’amuse Simone Verchère, responsable des bénévoles,
comme pour résumer l’esprit de la maison. Pas
question, en effet, de ravir un plaisir aux malades en fin
de vie, fussent-ils atteints à un stade très
avancé. Et de ce fait, le visiteur qui s’attend à pénétrer
dans un « mouroir » tombe des nues.
La vie, ici, s’instille au contraire à tout bout
de champ. Comme dans cet échange improbable entre un
malade privé de la parole et une jeune stagiaire italienne
qui cherche ses mots. Déjà, la gêne s’est
dissipée et le dialogue se noue, laborieusement, sur
une feuille de papier. Longtemps impassible, l’homme
finit par esquisser un sourire. « Souvent, les patients
sont à la fois touchés et très surpris
de voir des jeunes gens prendre sur leur temps pour venir s’occuper
d’eux », explique Simone Verchère.
Pourtant, les bénévoles jouent un rôle
fondamental à Jeanne Garnier, en prenant le relais des
soignants et des familles, souvent épuisées par
l’accompagnement d’un parent au seuil de la mort.
« Il arrive d’ailleurs que les malades ou
leur entourage, voulant en finir, ne comprennent pas notre
obstination à atténuer la souffrance »,
explique Marie-Sylvie Richard, chef de service dans l’établissement.
Seulement voilà : missionnaires de la fin de vie,
les praticiens du soin palliatif refusent absolument le recours à l’euthanasie. « Pour
nous, la personne humaine conserve sa dignité quand
bien même elle ne peut plus s’exprimer ou se mouvoir »,
explique Daniel d’Hérouville, président
de la Société Française d’Accompagnement
et de Soins Palliatifs.
Il arrive, en revanche, qu’en accord avec les malades
ou leurs proches, l’équipe soignante décide
d’interrompre le traitement, lorsque la guérison
est hors d’atteinte. Ou quand les effets secondaires
se révèlent trop lourds. « Débrancher
la machine et laisser mourir le patient en vie est toujours
un choix très difficile à faire. Mais, il ne
s’apparente en aucune manière à l’euthanasie,
qui consiste à donner la mort délibérément »,
plaide Marie-Sylvie Richard. Sujets comme toute le monde à l’attachement
comme au rejet de patients difficiles et pas toujours capables
de montrer de la reconnaissance, les soignants de Jeanne Garnier
assurent prendre toutes leurs décisions en groupe. Façon
d’éviter des décisions dictées par
l’émotion. Et de se regonfler dans les moments
où, miné par le doute et la douleur, on ne perçoit
plus le sens de ce combat quotidien pour adoucir le sort de
personnes le plus souvent condamnées."
 
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