L'unité de Rueil-Malmaison
"Le
Monde", 20 janvier 2003.
" (…) Huit sœurs participent à l’activité de
cette « maison médicale », une
vieille demeure située au milieu d’un parc et
en bordure d’un étang. Lorsque, en 1946, la Congrégation
des Oblates de l’Eucharistie s’y installe, il s’agit
pour les sœurs de prendre en charge la fin de vie de « malades
incurables » dont les médecins ne savent
que faire et que personne ne veut voir.
Désormais, organisée en association et dirigée
par des laïcs, Notre-Dame-du-Lac compte 32 lits et accueille,
en grande majorité, des cancéreux en phase terminale
adressés par les hôpitaux. Moyenne d’âge :
69 ans. « Nous ne pouvons répondre qu’à un
tiers des 1200 demandes annuelles que nous recevons. Cela donne
une idée du manque de structures en soins palliatifs." souligne
la directrice, Claire-Marie Scheffels. Médecins, kinésithérapeutes,
ergothérapeutes, psychologues, infirmières, aides-soignantes
et bénévoles tentent d’adoucir les derniers
jours des malades sont le séjour sera, en moyenne, de
trois semaines. Il s’agit ni de mentir ni de tout dire
mais de laisser « cheminer » le patient
et sa famille vers l’idée de la mort. « Les
soins palliatifs, c’est tout ce qu’il faut faire
quand il n’y plus rien à faire », résume
Jean Renard, l’un des bénévoles.
« La prise en charge de la douleur, c’est
le point vital », insiste le Dr Francis Vanhille.
Quand la souffrance physique s’amenuise, « tout
le reste -les questions psychologiques, sociales, spirituelles-
se dévoile, les patients se rendent compte qu’ils
ont encore un temps de vie, encore des choses à faire
et à dire », remarque-t-il. « Certains
malades attendent un événement familial (une
naissance, un mariage…) avant de mourir, d’autres
décèdent quelques heures après avoir revu
un proche, tout cela existe », raconte le médecin.
Vendredi 17 janvier. Une femme de 64 ans, atteinte d’un
cancer des ovaires avec invasion, vient d’être
transférée dans l’unité. « Elle
pleure », précise l’infirmière,
Nicole. Au poste de soins, elle et ses collègues aides-soignantes
se retrouvent avec le médecin pour leur réunion
quotidienne. Le vécu de chaque patient est abordé.
Il y a Simone, 65 ans, arrivée depuis un mois. « C’est
long », a-t-elle dit ce matin. Elle ne parvient
plus à bouger sa main pour actionner sa sonnerie et
son mari arrive de plus en plus tard l’après-midi. « Il
n’en peut plus », estime une aide-soignante.
Il y aussi Marie, 82 ans, qui « va mieux ». « Elle
veut une côtelette de porc bien grasse pour son repas »,
signale Nicole.
Pas de réveil aux aurores
«
C’est le système qui s’adapte au patient
et non le contraire. Nous essayons d’être proche
de ses désirs », indique le Dr Grégoire
Kemlin. Pas de réveil aux aurores, ni de thermomètre
tous les matins, pas d’horaires de visites pour les proches,
ce n’est plus l’hôpital. Le curatif a laissé la
place aux soins de confort – massage, soins de bouche,
prévention des escarres… - et aux derniers petits
plaisirs – coiffure, manucure, petits plats et même
cigarette.
« Certains refusent l’idée qu’ils
vont mourir jusqu’au dernier jour. Aucune vie, aucune
mort n’est pareille », raconte Nicole. Elle
se souvient de ce jeune magistrat, atteint d’une tumeur
au cerveau à 30 ans, et de sa petite fille qui se couchait
contre lui. « Le décès des jeunes,
c’est le plus dur à supporter », lâche
l’infirmière. Mais aussi, ajoute Isabelle, aide-soignante, « ceux
qui restent longtemps et qui ne supportent plus leur dégradation ».
Chaque semaine, une psychologue anime un groupe de parole pour
que les personnels soignants puissent « évacuer
leurs souffrances » et gérer le « processus
d’identification » lorsqu’ils voient à travers
un malade un frère, une mère, un grand-père.
Les demandes d’euthanasie sont régulièrement évoquées
par les malades, mais surtout par leurs familles. « Lorsqu’on
a traité la douleur, souvent, la demande d’en
finir du patient s’arrête », affirme
le Dr Vanhille. Les proches, eux, réclament, l’euthanasie
lorsqu’ils ne supportent plus de voir un être cher
totalement dépendant, dans un état physique qui
le rend méconnaissable. « Il faut expliquer,
trouver un sens à ce que vit le malade, c’est
parfois difficile », reconnaît un médecin. « Il
faut trouver des petites solutions pour réduire ce qui
leur paraît insupportable, les informer, car, souvent,
la question de l’euthanasie est posée pour obtenir
d’autres réponses », constate Sœur
Marie Thomas. « Il nous arrive d’administrer
des antalgiques à haute dose, quitte à abréger
la vie, mais il s’agit de très peu de cas »,
précise M. Vanhille.
Nicole travaille depuis 10 ans à Notre-Dame-du-Lac.
Elle ne supportait plus de voir, à l’hôpital, « le
manque de prise en charge de la douleur et la mort derrière
le paravent ». M. Vanhille, qui a connu par le passé « la
solitude du médecin de famille » au domicile
des personnes souffrantes et mourantes, rappelle (…),
l’importance du « travail en équipe » pour
accompagner la fin de vie."
 
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