"En palliatif, les soignants ont besoin
de groupes de parole"
"L'Humanité", 25 mars 1999.
Martine Ruszniewski, psychologue et psychanalyste, anime
un groupe de parole auprès du personnel soignant dans
l’unité de soins palliatifs de la Pitié-Salpétrière.
"Mardi, 14 heures, comme tous les 15 jours, le groupe
de parole se réunit dans une salle exiguë située
en plein cœur du service. Une dizaine de soignants (infirmiers
et médecin) forment un cercle en compagnie de la psychanalyste.
Les trois coups sont frappés. Un long silence fait
place aux éclats de rire.
Prendre la parole est difficile. La psychanalyste interroge.
« Bien, ça va », répondent timidement
certains. Puis, le nom d’un malade surgit. "Il
se laisse aller. Il refuse maintenant de se laver". Un
débat s’instaure. Les volontaires parlent de
leur ressenti.
Le groupe de parole est un espace de vie où le personnel
soignant peut se poser et parler. Si certains ne désirent
pas s’exprimer, d’autres ont des mots qui fusent.
Besoin de raconter, de s’épancher. Cette pause
va permettre aux soignants de prendre du recul.
Mardi, 14h30, une jeune infirmière parle d’un
patient. Elle pense que celui-ci réclame, sans le dire,
la présence d’une personne à laquelle
il pourrait se confier. La psychanalyste lui demande de préciser
sa pensée. Au terme de la discussion, le groupe se
rend compte que ce désir était celui de la soignante.
Effet de projection.
« Dans le tourbillon hospitalier, le personnel soignant
n’a malheureusement pas toujours le temps de se poser.
On ne pense plus, on agit. Les groupes de parole correspondent
alors à un espace de parole, un temps pendant lequel
le soignant est écouté », explique Martine
Rusniewski. C’est un lieu où il peuvent parler
à la première personne et dire ce qu’ils
vivent au quotidien. Le psychanalyste qui anime le groupe
se doit d’avoir des oreilles et d’entendre ce
que les soignants ont à dire. Entendre c’est
mettre en acte ce que l’autre vient de dire. »
En autorisant les soignants à mettre ainsi en mots
les moments difficiles qu’ils traversent, on leur permet
du même coup de tenir, d’éviter des passages
à l’acte, d’être au plus prêt
des patients.
Cette théorie se fonde sur l’idée que
le médicament le plus utilisé en médecine,
c’est le médecin lui-même. Malheureusement,
cette pharmacologie assez spéciale n’est pas
toujours bien évaluée et il arrive qu’elle
ne soit pas efficace. Dans un établissement hospitalier,
les malades souhaitent être pris en charge globalement.
Tant sur le plan physique que moral. Ils sollicitent donc
beaucoup le personnel soignant.
« Mais, explique Martine Rusniewski, les soignants,
face à des situations délicates, adoptent la
plupart du temps un comportement de fuite afin de se protéger.
Leur angoisse crée un mécanisme psychique d’évitement.
Cette attitude, si elle est protectrice pour le soignant,
est malheureusement dommageable pour le patient qui subit
les effets secondaires de la maladie. Lorsque le malade apprend
la réalité de son état de santé,
il est pris dans une tourmente et bascule de la position de
bien-portant à celle de malade. »
Il éprouve alors le besoin de parler de ses angoisses
et il essaie de se décharger sur le soignant. Le malade
veut connaître la vérité tout en essayant
de fuir la réalité. Ce va et vient désoriente
forcément le soignant. Dès lors, il est important
que le soignant puisse à son tour confier son impuissance.
Cette mise en mots va permettre d’éviter la mise
en acte."

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