"Un travail ardu d'écoute et
d'observation de la personne"
"Le Point" n°1384, 27 mars 1999.
Sophie, 38 ans, est infirmière à la maison
Jeanne-Garnier, clinique consacrée au soins palliatifs.
"Dans la poche de sa blouse, cette fille de médecin
de campagne porte une réglette bleue. Elle la donne
aux patients afin qu’ils évaluent eux-mêmes
leur douleur sur une échelle graduée. « Chacun
a son propre seuil de tolérance. On dispose aujourd’hui
d’un éventail d’antalgiques suffisant pour
soulager une grande partie de la douleur, mais c’est
un travail ardu, minute par minute. Un travail de corps à corps,
d’écoute, d’observation de la personne.
Un travail où il ne faut pas hésiter à passer
une heure à changer un lit, à faire un soin de
bouche. Les soins de confort sont importants. Puis il faut
doser subtilement, car la douleur évolue constamment.
Certains patients ont, paradoxalement, besoin d’un peu
de douleur pour vivre. Tant que je souffre, semblent-ils dire,
c’est que je suis en vie. »
Sophie a le dos cassé d’avoir trop porté
ses patients, trop serré dans ses bras, trop souvent
hissé pour retaper leur oreiller, épaulée
dans ce labeur par une aide-soignante, comme la souriante
Lucille. Lorsque Sophie fut embauchée à la maison
Jeanne-Garnier, elle a eu très peur des questions des
malades, de leur douleur qui vous renvoie à votre propre
fin, puis, dit-elle, en six mois, elle a appris. " Accompagner
un malade, c’est l’écouter, c’est
être avec lui là où il est, c’est
aussi reformuler ses questions pour être sûr d’avoir
bien compris. Parfois, le malade demande quelque chose seulement
pour tester sur lui-même l’évocation de
l’indicible, de sa fin de vie."
Sophie dit l’importance de continuer à sortir,
à prendre des vacances, à faire des projets
pour ne pas se laisser envahir par la mort, dont elle reconnaît
la présence dès qu’elle ouvre la porte
d’une chambre. Elle dit l’importance d’une
vie d’équipe solidaire, d’une heure hebdomadaire
de partage avec un psychologue, et du rare soutien que donnent
ici des médecins disponibles. « Travailler
en soins palliatifs, ce n’est ni beau, ni admirable,
ni très dur. C’est la vie. » Sophie
plaint souvent les infirmières qui n’ont pas
le choix. «Quand je travaillais en hôpital, j’avais
avoué à mes collègues combien le drame
de l’euthanasie me heurtait. Elles me répondaient
que j’allais m’y faire, que l’habitude viendrait.
J’ai choisi de partir.»"

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