Des parents après
le suicide de leurs enfants
"Libération", 4 février 2004.
"Pour Arlette, c’est arrivé un mardi, vers
18 heures. En septembre 2002. En rentrant du travail, elle
a poussé la porte de leur maison, au fond d’une
cour à Saint-Etienne. Pierre Alain, 24 ans, son fils
unique, était assis dans un canapé du salon.
Il s’était tiré une décharge de
fusil de chasse dans le ventre. « Sur le coup, raconte-t-elle,
vous ne comprenez rien. Vous savez seulement que c’est
inexorable. » Elle a appelé la police, les
pompiers son venus, un médecin du Samu l’a posée
sur une chaise, au milieu de la cour. Puis il est revenu lui
dire : « Je n’ai pas de dessin à vous
faire ? » Alors quelqu’un a posé des
scellés sur la maison, et ils sont repartis. Elle est
restée seule devant la porte close.
Pour Marie-Thérèse et Jean, c’était
un 14 juin. En 1993. Béatrice avait 19 ans. Ils l’ont
cherchée longtemps, avant de la découvrir, pendue,
dans un appentis du jardin. La première question des
policiers a été pour la mère : « Vous
avez eu un accrochage avec elle ? ». Une phrase
si culpabilisante que les parents entendent souvent. Béatrice
a laissé un mot à des amis. Aucune explication
pour ses parents. A son frère jumeau, elle n’avait
rien dit non plus.
Pour Odile, c’était il y a sept ans, le 28 mai.
Edwige, 14 ans, était encore sous sa couette lorsque
la mère est partie travailler, en lançant : « A
ce soir ». Sa fille a répondu quelque chose
comme « hum hum ». Quand Odile est repassée
un peu plus tard dans la matinée, parce qu’elle
avait oublié quelque chose, il y avait un mot sur la
table de l’entrée : « Monte
au grenier. » Elle a hésité, elle était
déjà en retard. Puis, elle est montée.
Edwige avait choisi ses vêtements préférés.
Elle était adossée à une échelle,
un drap serré autour de son cou. Son visage était « détendu », « serein »,
avec « comme un petit sourire ».
Après ce traumatisme absolu, les parents ont mis longtemps à se
relever. Comprendre, affronter le regard, la culpabilité qui
ronge, le tabou qui isole. Pour briser celui-ci, ils témoignent,
avec d’autres, des étapes qu’ils ont traversées
ou traversent encore.
« L’impression de tomber »
« La souffrance n’est même pas aiguë,
se souvient Arlette. Vous êtes comme anesthésié ».
Les formalités vous portent quelques jours, « comme
un zombi », « un automate »,
puis l’absence physique devient intolérable.
« Vous avez l’impression de tomber dans un
trou d’où vous ne pourrez plus sortir »,
dit Marie-Thérèse. D’autres parents parlent
d’un « gouffre », d’une
« d’une descente aux enfers ».
L’autopsie, systématique pour les morts violentes,
ramène au corps. « Pierre-Alain s’était
déjà ouvert le ventre, soupire Arlette. Il n’y
avait pas de doute. Pourquoi a-t-il fallu l’ouvrir entièrement ? »
Michel Debout, psychiatre et médecin légiste,
spécialiste du suicide, justifie l’effraction
médicale, dans l’intérêt même
des parents : « L’autopsie permet de
lever les ambiguïtés. Avec le temps, l’évidence
du suicide s’estompe, et le déni de l’acte
peut souvent prendre le pas. Le médecin légiste
est là aussi pour restituer aux familles ce qu’il
comprend du geste, à travers l’examen médical.
» (…) Odile, de son côté, a été
soulagée d’apprendre par l’autopsie que
sa fille « n’avait pas été
violée, qu’elle n’était pas enceinte,
pas droguée ». (…)
« Essayer de comprendre »
Dans un tiers des suicides, les familles retrouvent une lettre.
Passées les premières colères (contre
soi, contre l’enfant, contre le monde médical,
les psys, le monde entier), comprendre devient une obsession.
Comme un disque rayé, la vie des parents se met à tourner
autour de « pourquoi ? ». Ils
s’essaient à reconstituer le puzzle, à partir
des derniers signes, des derniers objets ou des textes. Mais,
parfois, les derniers mots sont tellement mystérieux.
(…) Pour le Pr Debout, « Il ne faut pas
faire l’économie d’essayer de comprendre.
Mais, sans se défiler, il faut également admettre
la part d’incompréhensible. L’enfant,
même dans la mort, garde un jardin secret. Il refuse
de devenir complètement transparent pour ses parents ».
Pour Edwige, rien ne laissait prévoir. Tout juste semblait-elle
un peu sombre depuis quinze jours. Quand sa mère la
questionnait, l’adolescente répondait : « T’inquiète
pas, bientôt, ça va aller mieux. » Odile
pensait que sa fille faisait référence aux grandes
vacances qui approchaient. Mais Edwige s’est « donné la
mort ». Alors les enquêteurs ont fouillé sa
chambre, retrouvé quelques dessins sombres, un poème
sur la mort. Et, plus tard, sa mère a découvert,
dans son cahier de texte, qu’Edwige avait écrit,
deux semaines avant le drame : « Plus que quinze
jours ». Puis, « Plus qu’une semaine ».
Elle avait programmé sa mort, et la date n’était
pas anodine. Le 28 mai, c’était l’anniversaire
de sa mère. Odile lui en a longtemps voulu, jusqu’à ce
qu’un psychiatre la convainque que ce choix était
peut-être de l’ordre de la « communion ».
Un cadeau que sa fille, en se donnant la mort, faisait à celle
qui lui avait donné la vie. Depuis, murmure Odile, « c’est
devenu vraiment une date pour nous deux ». La mère
a fini par accepter l’idée de ne jamais savoir
tout à fait pourquoi sa fille a voulu partir.
« On est amputé »
Odile n’a pas encore pardonné à sa fille. « Ce
sera pour une autre étape », dit-elle. Colère
et culpabilité se croisent. Chez les parents de Béatrice,
Jean le père « grogne parfois » après
sa fille, Marie-Thérèse est incapable de lui
en vouloir. « J’ai besoin au contraire du
pardon de Béatrice », dit-elle. Elle se reproche
de ne pas avoir assez dit « je t’aime »,
par pudeur ; d’avoir « trop mis la pression » pour
les études. Béatrice avait passé des examens
pour trois écoles de dessin. Les résultats ne
sont arrivés qu’après sa mort. Elle était
prise aux trois. Arlette n’a connu ni culpabilité,
ni colère envers son fils. (…)
Elle a senti, en revanche, le poids des regards des autres. « Pour
les gens, cette mort-là n’est pas noble. » Brutalement,
le téléphone ne sonne plus, les regards se détournent
ou semblent suspicieux. Une frontière invisible s’installe. « Les
gens voudraient qu’on tourne la page, qu’on redevienne
comme avant, pense Lily, qui a perdu un fils. Mais il nous
manque un membre. Même si ça ne se voit pas. On
est amputé. » Odile complète : « Les
gens ne savent pas comment nous aborder. Ils pensent que nous
parler de notre enfant réveille la blessure. Mais ce
qui nous fait mal, c’est qu’on ne nous en parle
plus. Nous avons besoin d’en parler tout le temps, pour
le faire vivre. Il n’a que cela qui nous apaise. »
Elle a déménagé, mais garde l’appartement
où elle vivait avec Edwige. Elle y revient souvent.
Marie-Thérèse et Jean ont aussi hésité à partir,
mais ils n’ont pas pu. La chambre de Béatrice
est longtemps restée close. Puis le père a fini
par la vider avec son autre fille. Elle est devenue un bureau.
Qu’ils appellent toujours « la chambre de
Béatrice ».
« La terreur que cela se reproduise »
Pour les frères et sœurs, la relation avec les
parents devient souvent difficile. Les liens changent, deviennent
parfois agressifs au départ, quand les parents s’enferment
dans le deuil. Agnès, la sœur de Béatrice,
raconte comment « celle qui est partie grappille
peu à peu toute la place ». Elle montre les
murs du salon, où trône un seul portrait des quatre
enfants : celui de Béatrice, aux côtés
de ses peintures. Marie-Thérèse, leur mère,
sourit. « Si je m’écoutais, dit-elle,
je mettrais des tableaux partout. Nos enfants ne comprennent
pas qu’ils sont tous là, avec nous. Celui qui
est parti, c’est un besoin qu’on ne peut plus combler. »Jean,
son mari, pense qu’aujourd’hui ils les aiment « plus
profondément ». Des angoisses « à chaque
quart d’heure de retard ». Cela les a rendus
plus tolérants. Il leur semble désormais aller à l’essentiel. « Nos
enfants, résume Jean, ont plus de prix à nos
yeux, parce qu’on a pesé le poids de leur absence. »
« Cicatrice douloureuse »
Progressivement, « même si la cicatrice reste
douloureuse, elle se rouvre moins souvent, et de moins en moins
longtemps », raconte Odile. Les dates restent difficiles à passer.
Les anniversaires de l’enfant, de sa mort. Au début,
Marie-Thérèse avait mal tous les soirs, à l’heure
où ils ont retrouvé le corps. Tous les 14 du
mois aussi. Et tous les vendredis soir, sans comprendre pourquoi
il lui venait « ce mal au ventre ». Elle
a fini par réaliser que c’était le moment
où sa fille rentrait de l’internat, en lançant
un rituel « Qu’est-ce que ça sent bon,
ici ». La mère reprend l’intonation
pour le dire. Elle sourit. Mais raconte qu’il lui a fallu
du temps pour remonter l’histoire, retrouver les bons
souvenirs. « Au début, il ne vous revient
que les tensions, les affrontements. » Il a fallu
du temps aussi pour s’autoriser le plaisir, refaire des
projets sans Béatrice.
Arlette n’en est pas encore là. Il y a quelques
semaines, elle a ressenti le besoin de sortir le chien de Pierre-Alain, à la
même heure que lui, sur le même trajet. Il fallait
qu’elle demande aux riverains s’ils se souvenaient
du garçon qui tenait cette laisse, il y a quelques mois.
(…) Puis, le jour de Noël, elle est allée
manger dans le restaurant préféré de Pierre-Alain,
avec son ancien mari. Elle n’y était jamais venue.
Il se trouve en hauteur, dans un très beau village,
avec une ruine bien restaurée. Le patron était
un ami de son fils. Elle s’est présentée.
Il les a installés à la table qu’il prenait
d’habitude. Puis, après le service, il est venu
s’asseoir, et ils ont parlé longuement de Pierre-Alain.
Noël fut plus doux que prévu."
Le suicide en augmentation chez les
jeunes
"La Croix",
5 février 2003.
"(…) Le phénomène du suicide s’amplifie
chez les jeunes des pays industrialisés de façon
préoccupante depuis trois décennies. En effet,
si les jeunes sont moins nombreux que les personnes âgées à se
donner la mort, il n’en reste pas moins qu’il représente
la première cause de mortalité chez les 25-34
ans, la deuxième chez les 15-24 ans, soit entre 800
et 900 décès chaque année, les trois quarts
concernant des garçons.
L’augmentation des tentatives de suicide authentifiées
comme telles est également inquiétante. En dix
ans, elles sont passées de 40 000 à 60 000 environ,
les jeunes filles étant trois fois plus nombreuses . « J’ai
fait un petit calcul simple, explique Marie Choquet, psychologue
et directrice des programmes « santé de l’adolescent » à l’Inserm
et auteur de nombreuses enquêtes sur le suicide des jeunes,
et j’aboutis à ce résultat impressionnant :
sur une période de six à sept ans, chaque adolescent
connaîtra un copain de son âge qui aura fait une
tentative de suicide et, parfois, en sera mort. »
De sombres données qui justifient que d’importants
efforts soient consentis à la prévention de ce
fléau. « De tels chiffres, explique Rémi
Badoc, assistant social et directeur de l’association
Sepia (1) invitent tous les acteurs de la société civile
et politique à ne pas laisser les parents seuls face à leurs
interrogations ou à leur angoisse et, dans le cas où l’irréparable
a été accompli, face à leur terrible sentiment
de culpabilité. D’autant que les parents, poursuit-il,
sont très mal placés pour repérer et évaluer
les risques que court leur enfant. Et même lorsque leur
adolescent adopte des conduites à haut risque, il leur
est très difficile de faire la part des choses entre
un état de mal-être pouvant conduire au geste
fatal et la très classique « crise d’adolescence ».
(…)
Mais alors, comment chacun peut-il contribuer à enrayer
ce drame qui lamine les familles ? (…) D’abord
en luttant contre le tabou qui entoure le suicide. C’est
un des objectifs des Journées nationales pour la prévention
du suicide qu’organise, chaque année depuis 1997,
l’UNPAS, Union Nationale pour la prévention du
Suicide. « Le plus souvent, lorsqu’un jeune
a tenté de disparaître ou s’est suicidé,
une chape de silence s’abat sur la famille, les amis,
l’école, regrette Bernard Bonnevile, président
de l’UNPS. Trop souvent aussi le comportement ou l’acte
suicidaire est nié ou infantilisé. Preuve que
le suicide d’un proche est toujours vécu dans
la honte. » Et de préciser : «
Il ne s’agit pas de parler du suicide pour en parler,
ni d’en parler n’importe comment. Il faut oser
en parler d’une certaine manière pour convaincre
chacun qu’il a un rôle à jouer dans la
prévention. Surtout, il faut oser dire que toute tentative
de suicide, tout suicide, en même temps qu’il
exprime un mal-être personnel, montre la fragilité
du lien social et pointe les failles de nos sociétés
trop individualistes. » (…)
En 2000, et pour cinq ans, la France s’est dotée
d’un programme national de prévention du suicide
mobilisant les centres hospitaliers et les associations. Les
actions visent un dépistage des facteurs de risque
et une meilleure connaissances des facteurs précurseurs
de la crise suicidaire et de ses facteurs déclenchants.
(…) »
Sur le terrain, les avancées sont nombreuses, souligne
Geneviève Noël, directrice du département
santé-adolescents de la Fondation de France. Mais,
ajoute-t-elle, il reste beaucoup à faire."
(1) Suicide-écoute-prévention-intervention auprès
des adolescents.
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