L'accompagnement des personnes
endeuillées
"Le
Monde", 1er novembre 2000.
"[La] possibilité de se faire accompagner dans
la traversée de son chagrin, le temps de reprendre pied,
est relativement récente en France. Mais aujourd’hui,
de nombreuses structures associatives (ou inter associatives)
non confessionnelles, offrent aux endeuillés l’aide
de professionnels ou de bénévoles formés à ce
type de soutien. L’accueil proposé -le plus souvent
gracieusement ou moyennant une adhésion modique à l’association-
peut prendre différentes formes : écoute
téléphonique, entretiens individuels ou familiaux,
et groupes d’entraide. Parmi ces derniers, certains réunissent
les endeuillés selon leur âge ou la spécificité de
leur vécu (perte d’un enfant, d’un conjoint,
deuil après suicide, deuil périnatal.)
« Les gens nous appellent souvent au bout de 6
mois, quand l’entourage se détourne, pensant qu’ils
vont mieux et qu’il est temps de tourner la page » précise
Janine Pillot, psychologue clinicienne, présidente grenobloise
de l’association "Ecoute Deuil". Se sentant
très isolé, l’endeuillé éprouve
alors le besoin d’un interlocuteur.
Parfois, un ou plusieurs coups de fil peuvent suffire à calmer
une crise d'angoisse ou à apporter des éléments
de réponse à ses nombreuses questions. "Les
personnes qui nous sollicitent envisagent souvent de nous rappeler,
mais elles ne désirent pas toujours venir nous voir,
ni dialoguer avec d'autres endeuillés" constate
le Dr Michel Hanus, président de Vivre son deuil. (…)
"Il ne s'agit pas de "psychologiser" la souffrance à outrance,
souligne Annick Ernoult, du centre François-Xavier Bagnoud,
et le cas échéant, nous orientons les intéressés
vers une aide appropriée. Notre registre est plus de
l'ordre de la solidarité. Nous proposons aux endeuillés
un espace de parole et une écoute empathique, le temps
d'apprivoiser l'absence."
"Les enfants et le deuil"
Emission de Valérie Durier, avec Nicole Prieur,
psychothérapeute et Marie Ireland (1), psychologue,
Europe 1, 23 mars 2004.
A propos des enfants qui perdent un membre de leur famille.
- Marie Ireland : "Les enfants sentent
tout, ils savent. Et ce qui les inquiète, ce n'est
pas la vérité, c'est de se demander pourquoi
l'adulte la leur cache. Ca, ça les inquiète
et les traumatise beaucoup plus.
- Nicole Prieur : Oui, parce que finalement,
tous ces non-dits traînent fantasmatiquement comme des
fantômes dans leur esprit. Ils ne peuvent pas se saisir
de cette réalité, et donc ils sont débordés.
Ce n'est pas la réalité en tant que telle, c'est
leur impossibilité, -parce qu'on ne leur en donne pas
les moyens- de se saisir de cette réalité qui
les submerge. Ils ne savent pas quoi en faire.
- Valérie Durier : et en plus, quand
ils doivent faire face au deuil de leur frère ou de
leur sœur, il y a aussi la douleur, qu'ils portent, de
leur parent.
- Marie Ireland : Complètement. Et
puis aussi cette idée qu'ils ont qu'ils sont responsables.
Vous n'avez pas idée de ce que porte un enfant endeuillé.
Ils sont responsables de la mort de la personne qui est partie.
Quand c'est le père ou la mère, ils se demandent
s'ils ne risquent pas de perdre l'autre. Vous voyez, c'est
une grande angoisse chez l'enfant. "J'ai perdu ma maman,
mais je risque de perdre mon papa. Mais qu'est-ce que je vais
devenir ? Qui va s'occuper de moi ? Comment je vais faire
?" Tout ça, c'est une angoisse insupportable pour
eux.
- Nicole Prieur : c'est une angoisse de
fond qui est là, quelle que soit la situation familiale.
De toutes façons, un enfant a peur pour ses parents,
a peur de les voir disparaître. Beaucoup plus que de
sa propre mort. Les enfants ont du mal à imaginer et
concevoir leur propre mort, s'il n'y a pas de maladie, mais
ont peur de la disparition du parent restant qui est, tant
que l'enfant est jeune, le sous-bassement essentiel, existentiel,
affectif et identitaire.
Et ce qui est le plus difficile, c'est quand ces enfants-là
se sentent tenus de prendre en charge et de porter la souffrance
et la fragilité du parent. Ca rajoute quelque chose
face auquel ils sont complètement submergés
et écrasés quand ils savent qu'ils ne doivent
pas parler de leur souffrance à eux, pour protéger
le parent.
Or, en cas de deuil, les enfants n'ont pas à protéger
le parent. Ce dernier doit lui dire et redire : "Oui,
c'est dur pour moi, mais c'est mon affaire, je peux trouver
mes propres béquilles". On doit leur interdire
de prendre en charge quelque chose de notre fragilité
et de notre souffrance."
(1) Auteur de "Apprivoiser le deuil", Marabout.
"Faire le deuil d’un enfant, c’est long,
très long"
La Croix", 30 octobre 2002.
" « Après la mort de Marc, j’ai compris
de l’intérieur cette réaction des rescapés
des camps de concentration : j’avais le sentiment
de vivre une expérience tellement effroyable, qu’elle
resterait indicible parce que personne ne pourrait jamais
la comprendre.»
Ce que cette mère arrive à formuler, dix ans
après le décès de son fils, traduit bien
ce que ressentent beaucoup de parents endeuillés. La
mort d’un enfant est en effet l’expérience
la plus terrible que peuvent vivre des parents. (…)
Une épreuve qui atteint la chair de leur chair, contre
l’ordre chronologique du temps et des générations
(« c’était à moi de partir »,
disent les grands-parents), et sur laquelle on a du mal à
mettre des mots. Et ils ont le sentiment qu’ils ne pourront
jamais la partager avec d’autres, y compris, souvent,
avec ceux qui leur sont proches (…). Et « les
autres », de leur côté, n’osent
pas leur en parler.
« La mort de l’enfant reste un tabou très
fort, qui conduit à l’isolement des parents, explique
Marie-Frédérique Bacqué, auteur de plusieurs
ouvrages sur le deuil (1). D’un côté, ce
sont les parents eux-mêmes qui s’isolent :
pris dans un mouvement de culpabilité, ils s’autosanctionnent
en se refusant au monde, en évitant d’entrer en
contact avec l’entourage. Et les autres parents ont tendance à les
fuir, car ils en ont peur : ils ont peur d’être
touchés, émotionnellement, ou réellement,
par une espèce de superstition selon laquelle la mort
serait contaminante. »
(…) Nadine Beauthéac, ethnosociologue et administratrice
de l’association "Vivre son deuil Parie-Ile-de-France"
vient d’écrire un livre sur le deuil (2). « On
vit dans une société qui ne sait pas manier
les mots du chagrin, déplore-t-elle. Et il est impudique
de le faire. Passé le choc du début, les parents
en deuil son amenés très vite, sous la pression
sociale, à ne plus pouvoir en parler. On leur demande
de faire le deuil le plus vite possible. Or, le deuil d’un
enfant, c’est très long, beaucoup plus long que
ce que la société imagine.»
Cette accélération sociale du deuil est encore
plus forte, souligne-t-elle, lorsque l’enfant décédé
est un nouveau-né. « Quand au bout
de quelques mois, de quelques années, les parents qui
ont perdu un bébé expriment des signes de souffrance,
l’entourage (qui souvent n’a pas connu l’enfant)
va leur renvoyer « qu’il était si
petit », qu’il faut « qu’ils
l’oublient », et qu’ils « tournent
la page ». (…)
Ce dont souffrent les parents, en plus de l’absence,
c’est de ce silence, car ils ont très peur que
leur enfant soit oublié. « L’entourage,
insiste Nadine Beauthéac, ne mesure pas ce que vivent
au quotidien ces parents, dans quel état d’épuisement
physique et psychologique ils sont. Les parents en deuil soulèvent
l’Himalaya tous les matins. Au bout d’un an ou
deux, la plupart, commencent à peine à sortir
du choc. (…) « Faire le deuil d’un enfant,
c’est long, très long, répète-t-elle.
On est agité par des sentiments très complexes :
on s’attend à n’éprouver que du chagrin,
mais derrière le paravent du chagrin il y a la colère,
et derrière encore la culpabilité. Ces émotions,
il faut que les parents en deuil aient le temps de les repérer
(on étouffe par exemple sa colère contre le défunt
pendant des années), de les vivre, de les traverser… Il
s’agit d’un travail lent et difficile. »
Un travail qui peut se faire seul, mais aussi et de plus en
plus avec l’aide des autres. « Ce qui peut permettre
d’aller plus vite, souligne Nadine Beauthéac.
Car il est terrible de se dire que des souffrances ont pu se
taire si longtemps. Telle celle de cette mère, venue
récemment se présenter à "Naître
et Vivre" en disant : « J’ai perdu
mon bébé il y a vingt ans : il avait 3 mois… »
Signe qu’une lente évolution est en cours ?
Les associations qui proposent d’accompagner ces parents
en deuil se sont développées ces dernières
années. (…) « Et de plus en plus de
parents s’autorisent désormais à chercher
de l’aide », souligne Annick Ernoult, fondatrice
de l’association "Choisir l’espoir",
et animatrice-formatrice au centre François-Xavier
Bagnoud. (…) Ils peuvent enfin partager leurs expériences,
leurs émotions avec d’autres parents qui traversent
la même épreuve qu’eux, dire leur honte,
leur culpabilité (« c’est de ma faute,
je n’ai pas su protéger mon enfant »),
leur difficulté à s’intéresser
à leurs autres enfants (« je ne pense qu’à
celui qui est mort »), leur colère, leur
tristesse, et s’aider à apprivoiser peu à
peu cette absence insupportable.
« On a le sentiment au début, explique Annick
Ernoult, qu’on ne s’en remettra jamais. En parlant
ensemble, on s’aperçoit qu’en fait on ne
veut pas s’en remettre parce qu’on a peur d’oublier.
Or, faire son deuil, rappelle-t-elle, ce n’est pas oublier,
c’est s’apercevoir qu’on peut parler de
son enfant autrement que dans les larmes, c’est se remémorer
tout ce qu’on a vécu avec lui pour reconstruire
l’héritage qu’il nous laisse. »
« Il ne s’agit pas non plus de se consoler,
précise Nadine Beauthéac. Quand on perd un enfant,
on est inconsolable (on peut apporter son soutien à
la personne, mais il faut lui garder son espace où
elle est inconsolable). »
Les parents qui traversent cette épreuve ne seront
jamais plus « comme avant » : ils
changent leur échelle de valeurs, leur façon
de voir les choses, ils ont besoin d’expérience
fortes, authentiques, les sorties purement sociales deviennent
insupportables. Certains sont amenés à quitter
leurs amis. Beaucoup changent d’activité, de métier.
«
Les parents cherchent à donner un sens à leur
vie, ajoute Annick Ernoult. Car si la mort d’un enfant
n’a pas de sens, on peut donner un sens à sa vie
après cet événement-là. » Chacun à sa
manière. Un papa informaticien a voulu ainsi travailler
dans un hôpital. D’autres vont militer dans des
associations de lutte contre le cancer ou contre la violence
routière… ou aider à leur tour d’autres
parents en deuil…"
(1) "Le deuil à vivre", éd. Poches,
Odile Jacob, 2000.
(2) "Le deuil. Comment y faire face ? Comment le surmonter
?", éd. du Seuil, 2002 ou "Apprivoiser l'absence
: adieu mon enfant.", éd. Fayard, 1992.
Interview d'Elisabeth Kübler Ross
"Accueillir la mort", Pocket,
2002.
"Comment se comporter lorsque arrive aux urgences une
famille dont un membre a trouvé la mort dans un accident ?
Il est très important que le médecin informe
la famille du décès de la personne en question
et qu’il ne délègue pas cette obligation à une
infirmière ou à un autre professionnel de l’accompagnement.
Ce n’est pas que l’infirmière soit incapable
de s’en charger, car elle peut parfois le faire bien
mieux que lui ; mais pour la famille, il importe de savoir
que le médecin était présent, que tout
a été fait pour empêcher cette mort. Si
le médecin reste invisible, la famille pense qu’il
n’a pas été disponible lorsqu’une
aide était nécessaire.
L’annonce de la mort ne doit pas se faire par téléphone,
dans un couloir ou dans la salle des urgences, mais dans une
petite pièce calme, réservée aux pleurs,
proche de la salle des urgences où la famille pourra
s’asseoir et, éventuellement, prendre un café ou
une boisson. Le médecin doit passer quelques minutes
avec elle, répondre à ses questions, puis retourner à son
travail.
Un autre professionnel de l’accompagnement, de préférence
un ecclésiastique, une assistante sociale, une infirmière
ou un bénévole formé à ces questions,
doit alors rester avec les proches jusqu’à ce
qu’ils soient prêts, émotionnellement et
physiquement, à quitter l’hôpital. Il ne
faut pas leur donner de sédatifs, mais les laisser pleurer,
crier, prier, jurer ou se décharger de leurs sentiments
comme bon leur semblera. Ils seront souvent en état
de choc ou de colère. Il faut l’accepter. Parfois,
un bénévole devra les raccompagner chez eux.
La personne présente avec eux dans la « salle
des lamentations » au moment du décès
doit les rappeler environ un mois plus tard et leur proposer
de revenir à l’hôpital s’ils souhaitent
reparler de l’événement. Ils accueillent
fréquemment cette invitation avec reconnaissance. Ils
peuvent alors poser les questions qu’ils n’étaient
pas prêts à poser au moment du grand choc. Bon
nombre d’entre eux demanderont : « A-t-il
rouvert les yeux ? A-t-il prononcé mon nom ?
Etait-il conscient à son arrivée ? »
Si l’on peut leur répondre, ils apprécieront
cette confrontation avec la réalité de la mort.
C’est souvent après ce deuxième entretien
que la famille commence à assumer le chagrin et amorce
le travail de deuil.
Que dire de
la mort subite ? Comment aider la famille à l’accepter ?
Quand une famille est confrontée à une mort subite
et accidentelle, il importe de ne pas l’empêcher
de voir le corps. Les patients qui se sont suicidés
ou les victimes d’accidents sont souvent mutilés
et le personnel hospitalier interdit aux proches de les voir.
Cette mesure entraîne de nombreux problèmes psychologiques
pour les survivants. Il faut que les infirmières préparent
le défunt pour qu’il soit présentable,
que sa famille puisse voir au moins une partie d’un corps
identifiable afin d’affronter la réalité de
la mort. Si nous l’en empêchons, elle restera des
années dans la phase de déni et n’assumera
jamais totalement la réalité de la mort."
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