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"7 ans pour que je m'autorise à pleurer mon père"

Marie de Hennezel,
« La mort intime», éd. Robert Laffont, Pocket, 1995.

« Je suis au fond de mon lit. Avec une double conjonctivite aiguë. La douleur et l’impossibilité d’ouvrir les yeux me contraignent à rester sous ma couette. Mais il y a maintenant une autre douleur qui monte. Je viens de me rendre compte que cette infection s’est déclarée le jour anniversaire de la mort de mon père. Je suis donc là clouée au lit, avec cette pensée, et tout à coup les émotions qui remontent avec force, comme une puissante vague de fond, et me submergent.

Je n’en finis pas de pleurer. Toutes les larmes que je n’ai pas pu verser, au moment de sa mort, je les pleure aujourd’hui. Toute cette douleur refoulée ! Parce que, à l’époque, il y a sept ans, j’ai retenu ma peine, j’ai voulu faire bonne figure, j’ai pris sur moi. Comme tant d’autres quand ils sont en deuil, parce qu’il n’y a pas de place pour ceux qui pleurent la perte d’un être cher dans notre société. Personne alors ne m’a aidée à vider mon chagrin. La dépression des gens en deuil, on la juge anormale et l’on vous envoie chez le médecin, pour des antidépresseurs. On essaie de vous distraire, de vous changer les idées. Bref, on vous signifie qu’on a peur de votre chagrin.

Le besoin, dans ces moments-là, n’est-il pas précisément de parler de celui qui n’est plus là, de raconter les circonstances de sa mort ? Et bien sûr cela fait venir les larmes. Et il est bon de pleurer en présence de ses amis, de sentir que c’est possible, comme il est bon d’évoquer ensemble les moments vécus avec celui qui a disparu pour toujours. Cela fait du bien de parler de ses regrets, de ses remords quand on en a et, pourquoi pas, de sa révolte. C’est tout cela qui permet le travail du deuil, ce mystérieux travail intérieur de détachement qui permettra un jour de se réveiller libéré, et plein d’énergie pour la vie.

Sous ma couette, aveugle pour quelques jours, je n’en finis pas de repenser à tout ce que m’a laissé cet homme si secret. Toutes les joies, les gestes de tendresse, les petits signes de son immense bonté, tout ce qui éclairait mon enfance côtoie douloureusement d'autres souvenirs pénibles liés à la profonde mélancolie de ses dernières années. Sa tristesse de vieillir que je n’ai pas su réchauffer ! Tout cela occupe mon cœur. J’ai conscience de n’avoir pas fait ce deuil. Peut-être suis-je en train de le faire. C’est seulement aujourd’hui que mon corps exprime enfin -par le truchement de mes yeux en feu et en eau- la violence qu’a été pour moi le suicide de mon père. »

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