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...Vous affrontez une fin de vie difficile  
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"Le non-dit l'avait plongée dans la confusion"

Marie de Hennezel, "La mort intime", Pocket, Poche, 1997.

"[Marcelle est] une femme de 70 ans, en pleine confusion mentale, atteinte d’un cancer de l’utérus, avec de multiples métastases, si agitée et anxieuse qu’il a fallu mettre les barrières du lit. (…)

Sur le lit, j’aperçois une forme avachie, un corps pantelant, secoué de brusques mouvements agités, un visage défait, des yeux hagards, des cheveux blancs assez longs en désordre. Cette femme fait peine à voir. A sa droite se tient sa fille, debout, visiblement consternée de ce spectacle, guettant anxieusement chaque mouvement de sa mère. (…)

Marcelle, notre malade, est une ancienne ouvrière, courageuse, maîtresse femme, qui a lutté pour vivre et élever ses enfants. Aujourd’hui, elle tient des propos incohérents, ponctués de grands mouvements des bras et de tentatives désespérées pour enjamber les barrières. (…) Au moment où j’arrive près du lit, j’entends, au milieu du flot de paroles insensées, le mot « mourir ». (…) Et chaque fois qu’elle entend le mot redouté, la fille de Marcelle s’affole à son tour, et supplie sa mère de se taire : « Ne dis pas cela, maman, calme-toi, voyons, tu es là pour qu’on te soigne et pour guérir ! » (…)

Une fois sa fille sortie, (…) Marcelle regarde Simone, l'aide-soignante, et lui dit « je vais mourir. » Et Simone d’entourer la malade de ses bras et de lui répondre tendrement : « Nous serons là pour vous accompagner jusqu’au bout ! ». Pas de paroles faussement consolatrices, pas de fuite, pas d’agitation. L’aide-soignante s’est contentée de prendre acte de ce que lui disait cette femme et de l’assurer par la qualité même de son attention et de sa présence qu’elle ne serait pas seule pour mourir.

A notre grande surprise, il faut le dire, Marcelle s’est alors redressée d’elle-même dans le lit, et une fois confortablement installée contre ses oreillers, avec une sorte d’autorité intérieure, comme si, en effet, elle avait retrouvé son axe, et ses esprits, demande qu’on fasse entrer sa fille. (…) « Je vais mourir », répète Marcelle, d’une voix faible mais tranquille. « Maman, il ne faut pas dire cela ! Tu n’as pas honte ! »
Devant le désarroi de cette fille visiblement peu préparée à se séparer de sa mère et le poids que ce désarroi fait peser sur celle qui tente courageusement d’affronter sa mort, je m’approche à mon tour. « Votre maman est en train de nous dire ce qu’elle sent. Il nous faut l’écouter et la laisser nous dire ce dont elle a besoin. C’est comme cela que vous pouvez l’aider ! »

A sa fille qui pleure maintenant doucement à ses côtés, Marcelle dicte alors ses dernières volontés. Elle veut voir tous ses enfants, et ses petits-enfants, elle veut donner d’ultimes instructions et dire au revoir. On sent qu’elle est redevenue elle-même, une maîtresse femme, et qu’il est important qu’elle le demeure jusqu’au bout. C’est sans doute sa façon à elle de mourir dans la dignité. (…)

Nous venons une fois de plus d’en être témoin : la pire des solitudes pour un mourant est de ne pouvoir annoncer à ses proches qu’il va mourir. Sentant venir sa mort, celui qui ne peut en parler, ni partager avec les siens ce que la proximité de ce départ lui inspire, celui-là n’a souvent pas d’autre issue que la confusion mentale, le délire ou même la douleur qui permet au moins de parler de quelque chose.
Nous l’avons constaté si souvent : le mourant sait. Il a seulement besoin qu’on l’aide à dire ce qu’il sait. (…) Ce que nous venons de vivre avec Marcelle nous confirme que celui qui peut parler à la première personne, dire « JE VAIS MOURIR», celui-là ne subit pas sa mort, mais peut la vivre en sujet. Alors il se redresse et révèle une force intérieure que parfois on ne soupçonnait pas."

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