"Patricia ignore ce que sont les soins
palliatifs"
"La mort intime",
Marie de Hennezel, Pocket, Poche, 1997.
"Patricia souffre d’un cancer de l’utérus
qui s’est généralisé (…)
et elle est en phase terminale de sa maladie. (…) Le
Dr Clément, qui a reçu le couple à son
arrivée, nous confirme que Patricia n’a pas été
informée du mauvais pronostic de sa maladie. On ne
lui a pas dit non plus ce qu’est précisément
une « unité de soins palliatifs ».
Tout juste a-t-on parlé de « maison de repos ».
Avec le tact qui est le sien, il a cherché à
savoir ce que Pierre, son mari, pensait de cette conspiration
du silence autour de Patricia. De toute évidence, il
n’est pas prêt à la rompre : il craint
que Patricia ne s’effondre, qu’elle ne perde sa
joie de vivre, il craint qu’en lui ôtant tout
espoir, on ne la tue. (…)
On pense protéger celui qui va mourir, mais ne cherche-t-on
pas d’abord à se protéger soi-même ?
Que sait-on des réactions intimes du mourant ?
Ne sous-estimons-nous pas trop souvent sa capacité à faire
face ? (…)
Ne pas se dérober
Je suis frappée de sa beauté et du charme qui émane
d’elle. (…) Aucune trace de la maladie mortelle
qui ronge cette femme dans les traits de son visage d’Eurasienne, épanoui
et généreux, encadré voluptueusement par
de longs cheveux noirs. (…)
« Je me pose beaucoup de questions, docteur, voilà
un mois que je ne peux plus marcher et je vois bien que cela
ne s’arrange pas. Dites-moi, est-ce que je pourrai remarcher ? »
(…) Le Dr Clément (…) sait qu’il
va se lancer dans un exercice difficile (…). Il se fait
un peu plus proche de Patricia et lui parle en la regardant
dans les yeux, la voix tout emplie de délicatesse.
Il reprend patiemment avec elle l’histoire de sa maladie.
Oui, elle sait qu’elle a un cancer, elle sait que ce
cancer s’est propagé. On a essayé la chimiothérapie,
puis la radiothérapie, maintenant tous ces traitement
durs sont arrêtés, car ils ne sont plus efficaces.
On laisse les choses au repos, mais la maladie est toujours
là. Oui, c’est à cause de cela qu’elle
ne peut plus marcher, à cause de ce périnée
tout envahi et douloureux. Oui, on ne sait plus quoi faire
pour améliorer les choses, sinon soulager la douleur.
Oui, dans l’état actuel des choses, marcher n’est
pas envisageable.
Après la stupeur et le bouleversement, le soulagement
Ça y est ! Le couperet incontournable de la vérité
est tombé. Le plus délicatement possible, mais
net, sans fioritures. Il n’y a pas d’autres choix.
Tourner autour du pot, laisser les choses dans le vague, n’aurait
fait qu’alourdir le malaise intérieur de Patricia.
Celui qui l’empêche de dormir la nuit, parce qu’elle
sent des choses et qu’elle ne peut mettre des mots dessus.
Patricia pleure maintenant à gros sanglots. Faire le
deuil de son autonomie est une des souffrances les plus pénibles
qui soient. Le Dr Clément est bouleversé, mais
il sait que pleurer est sain et que Patricia ne peut pas faire
l’économie de ce passage douloureux. (…)
Je sens Patricia soulagée. Elle vient sans même
s’en rendre compte de troquer son renoncement à
la guérison contre un peu de temps à vivre.
Elle précise même un peu plus tard qu’elle
a besoin d’au moins deux mois."
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