"Géraldine pressentait la gravité
de sa maladie"
"Ne pleurez pas, la mort n’est
pas triste",
Dr Elisabeth Mathieu-Riedel, Ed Mame, Criterion,
1997.
"Nous attendons Géraldine d’une minute
à l’autre. (…) Je prends connaissance de
son dossier : Géraldine, 46 ans, présente
une dénutrition intense, un cancer des poumons avec
métastases osseuses multiples entraînant un début
de paraplégie. Elle viendrait chez nous « en
maison de convalescence pour remarcher et reprendre des forces !
» Elle n’arrêterait que « momentanément »
toute chimiothérapie et radiothérapie !
Voilà ce que certains médecins promettent à
leurs patients, tout en les adressant dans une unité
de soins palliatifs pour « cancer en phase terminale » !
(…)
Elle arrive très angoissée, haletante malgré une
assistance respiratoire en oxygène (…) Pendant
ce temps, je reçois sa mère et son ami dans mon
bureau pour savoir ce que Géraldine connaît exactement
de sa maladie et du diagnostic :
- Elle sait qu’elle a quelque chose de grave mais pense
qu’elle va guérir ! répond sa mère.
Surtout, ne lui dites rien… Je vous en supplie, Docteur !
- La confiance du malade envers son médecin favorise
son confort, lui dis-je. Comment est-ce possible si Géraldine
sent qu’on lui ment ? Ne vous inquiétez pas.
Cela se fera progressivement. (…)
Je retourne dans la chambre de Géraldine pour encore
parler avec elle avant de l’examiner. (…)
- (…) Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous êtes
ici ?
- Je viens prendre des forces pour une autre chimiothérapie.
- Vous avez donc déjà eu une chimiothérapie ?
- J’ai une maladie grave que l’on traite comme
un cancer, mais ce n’est pas un cancer.
Silence… Je lui demande la permission de l’examiner.
(…)
- On m’a fait des rayons.
- Vous a-t-on dit pourquoi ?
- Parce que j’ai des lésions ostéolytiques.
- Ah oui !
Je ne veux pas trop insister dès le premier jour. Je
laisse la conversation à ce point pour respecter son
espoir et lui donner le temps de s’apprivoiser. J’essaie
de percevoir ce qu’elle sait, ce qu’elle désire
savoir et ce qu’elle attend de moi. Le plus important
est d’être en vérité avec elle. Je
remets le drap sur son corps et borde le lit, Géraldine
se sent rassurée. Dans un sursaut, au moment où j’allais
aborder un autre sujet, elle me dit, droit dans les yeux : « Vous
savez, j’ai regardé dans le dictionnaire ce que
voulait dire « lésions ostéolytiques ».
Ce sont des lésions cancéreuses graves. »
Je hoche la tête en signe d’approbation, et ajoute
immédiatement :
- Ne vous inquiétez pas, nous allons soigner jour après
jour les symptômes qui vous gênent. Soyez sûre
que nous pouvons vous soulager. Ici, nous sommes formés
pour bien traiter la douleur. (…)
Géraldine alors apaisée, je diminue l’aérosol
et les anxiolytiques. Je retrouve sa mère dans le couloir
et lui dis :
- Madame, votre fille pressentait la gravité de sa maladie.
Elle sait qu’elle a un cancer des os. Elle avait même
regardé dans le dictionnaire la définition du
mot « ostéolytique ».
- C’est terrible ! s’écrie-t-elle angoissée.
- Non, cela s’est passé paisiblement.
Toutes ses angoisses, la mère les projetait sur sa fille.
Je lui explique que la lumière s’est faire en
douceur et que Géraldine savait déjà beaucoup
de choses sans l’exprimer à sa famille pour ne
pas la blesser. Nos rapports sont alors devenus vrais et plus
détendus. Comme dit le docteur Charles-Henri Rapin,
de Genève, « la vérité est
thérapeutique » car elle élimine les
peurs irrationnelles. L’ambiance de vérité contribue à rendre
la personne responsable, et donc libre. (…)
Je n’ai pas asséné la vérité à Géraldine
mais je l’ai seulement aidée à verbaliser
ce qu’elle ressentait intuitivement. (…) Dès
ma première conversation avec Géraldine, j’ai
vu qu’elle avait une envie pressante d’être
dans la vérité. Elle ne disait rien et pourtant
elle savait. Quand elle a évoqué les « lésions
cancéreuses », j’ai simplement hoché la
tête. Mais sans insister. (…)
Après notre conversation sur sa maladie, Géraldine
se met à pleurer doucement. Elle est triste. Elle réalise
amèrement qu’il n’y a plus d’espoir
de retrouver ses jambes, qu’elle s’achemine vers
la mort. Cependant, elle ne se masque plus la réalité.
Elle n’est plus dans le déni. Une prise de conscience
est toujours douloureuse. Le déni, la colère,
le marchandage et la dépression se succèdent
ou s’entremêlent."
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