" Sa
demande de mourir masquait une peur terrible "
"Nous ne nous sommes pas dit au revoir", Marie
de Hennezel, Robert Laffont, 2000.
"Marie-France a 82 ans. Une tumeur de la parotide. Il
a fallu charcuter le visage. Maintenant tout le côté
gauche est gonflé, tuméfié, la joue est
cartonnée, l’œil à demi fermé.
« Avez-vous déjà vu quelqu’un
de plus repoussant que moi ? » demande-t-elle
au médecin. Comment s’étonner qu’elle
ne puisse accepter son image et qu’elle veuille en finir
au plus vite ?
De plus, elle souffre. Des douleurs neurogènes qui
n’ont pas été vraiment calmées
jusque-là. Elle demande donc qu’on l’aide
à mourir, vite.
C’est la première fois que je vois une telle
horreur. J'en conviens, c'est horrible. Mais (…) allons-nous
froidement lui confirmer qu’en effet elle est devenue
si monstrueuse qu’elle n’a plus sa place parmi
les vivants que nous sommes ? Allons nous « la
tuer deux fois, symboliquement et réellement »
? La démarche du médecin est d’abord de
traiter la douleur, car elle est bel et bien là, et
il sait combien, lancinante, elle peut être source de
dépression. Il s’y attelle donc et, en quelques
jours, réussit à l’atténuer.
Premier effet, Marie-France dort mieux la nuit. Mais la souffrance
morale persiste, et la demande d’en finir aussi. Il
faut donc en parler. Le médecin vient s’asseoir
près d’elle. C’est si important ce geste
de disponibilité qui dit peut-être à lui
seul infiniment plus que les paroles qui vont suivre.
- Ce que vous me demandez, je peux le comprendre mais ne je
peux pas le faire. (…) Je ne me sens pas le droit de
tuer mes malades.
- Même par pitié ? demande-t-elle.
- C’est un sentiment que nous n’aimons pas, la
pitié. Chaque fois que les malades le prononcent devant
moi, je réponds que j’ai trop d’estime
pour eux pour éprouver de la pitié. C’est
sans doute provocant, mais ça les fait réfléchir.
Le médecin s’est contenté de poser ses
limites à lui et de lui dire clairement ce qu’il
pouvait faire pour elle : essayer de la soulager, mais
aussi essayer de rompre cette solitude dans laquelle il la
sent. Elle a frémi, car il a mis le doigt sur ce qui
lui fait mal, sa solitude. Oui, elle est seule, non pas tant
parce qu’elle n’a pas de famille ni d’amis,
mais parce qu’elle a fait le vide. Elle s’est
repliée sur elle, refusant les visites, car elle ne
veut pas leur imposer « sa déchéance ».
Une seule amie a encore accès à sa chambre.
Cela, je vais le lui confirmer à mon tour. Les personnes
que nous accueillons ici ne sont pas des numéros, ni
des maladies à traiter, ce sont des personnes avec
leur histoire, leur vie à finir. Et c’est important,
les derniers instants d’une vie. ça vaut la peine
d’y prêter attention. (…) Il s'agit de dire
au malade :
- Voilà mes limites, voilà mon désir,
peut-on vivre quelque chose ensemble ?
- Je ne sais pas, a-t-elle répondu honnêtement,
mais je ne veux pas que cela dure longtemps.
- Au stade où vous êtes arrivée, avec
une tumeur qui évolue si rapidement, croyez-vous que
cela va durer indéfiniment ?
Dire qu’elle n’a pas réitéré
sa demande de mourir serait faux. (…) On la voit osciller
entre la plainte -elle pleure encore souvent en réclamant
de partir au plus vite- et l’expression d’une
forme de gratitude pour la gentillesse et la délicatesse
des soins qu’elle reçoit. Plusieurs fois, je
me demande si nous ne sommes pas dans une forme d’acharnement
affectif, mais, au moment où je me pose la question,
elle cesse de se plaindre et commence à vouloir sortir
de sa chambre, à rencontrer d’autres patients,
ce qu’elle n’a jamais fait jusque-là. Elle
s’est prise d’affection pour une élève
infirmière qui lui fait tous les jours son pansement
sur le visage. Une fille gaie et disponible qui s’intéresse
particulièrement à elle. Bref, elle semble retrouver
un certain goût de vivre, et accepte enfin de recevoir
la visite de sa famille. On la voit même participer
à quelques-uns des moments conviviaux du service, le
dimanche, quand malades et familles partagent gâteaux
et champagne avec l’équipe soignante.
Mais la maladie évolue, elle sent la mort venir enfin.
Non sans une certaine angoisse. La crainte de finir dans une
hémorragie cataclysmique est là, justifiée,
car une artère peut se fissurer à tout moment.
Et puis, elle a de plus en plus de difficultés à
avaler. Soulager cette angoisse est devenu la priorité.
Aussi le médecin lui propose-t-il de la faire dormir
si elle le souhaite. Elle le demande. La voilà qui
dort paisiblement, veillée par son amie, et par les
soignants qui se relaient à son chevet. Vingt-quatre
heures d’une veille paisible avant qu’elle ne
s’éteigne tout doucement. Une musique l’accompagne,
car elle est mélomane.
Cette agonie a duré presque deux mois. Certains disent : « A
quoi ça sert, l’agonie ? » (…)
La réponse est dans la gratitude que cette vieille
femme a tenu à exprimer quelques jours avant de mourir.
« Je suis heureuse d’être venue ici,
j’ai rencontré de la bonté chez vous tous. »
Sa demande de mourir vite masquait une peur terrible, peur
d’une agonie solitaire, sans tendresse et sans affection.
Mieux valait mourir que vivre cet abandon."
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