"Yves
associait à tort morphine et toxicomanie"
"Ne pleurez pas, la mort n’est pas triste",
Dr Elisabeth Mathieu-Riedel, Ed Mame, Criterion, 1997.
« Yves, colonel à la retraite, fait partie
de ces malades qui ne se plaignent pas. Il a pourtant un cancer
généralisé et une insuffisance respiratoire
très pénible à cause de métastases
pulmonaires. Quand il cherche de l’air, ses muscles
du cou se creusent, sa peau bleuit, il étouffe. Le
poumon est devenu incapable de transformer l’oxygène
de l’air. Les globules rouges ne sont plus alimentés.
De plus, il souffre de métastases osseuses. Très
maigre, ratatiné, il est comme un objet de cristal
qui se casserait au moindre choc.
Malgré ses souffrances, il appelle peu les infirmières
de peur de les déranger. Mais nous le connaissons suffisamment
pour repérer les douleurs les plus aiguës :
les grimaces, les ridules crispées sur son visage en
sont les signes. Pudique, il ne se plaint de rien et essaie
de sourire à toute personne qui entre dans sa chambre.
(…) Après un premier refus, Yves accepte d’être
soulagé par la morphine. En voyant son état
se dégrader -il respire avec de plus en plus de difficulté
-, je lui demande s’il souhaite que j’augmente
les doses : « Oui, je veux bien cette fois-ci »,
me répond-il d’un ton timide et l’air coupable.
Il fait partie de ces nombreuses personnes qui associent
la morphine à la toxicomanie. Pourtant, cette substance
constitue aujourd’hui dans le monde médical un
produit de référence dans le traitement de la
douleur intense et persistante même si l’on s’en
est longtemps méfié. Les centres de soins palliatifs
en ont aujourd’hui fait la preuve. Contrairement à
l’opinion générale, un malade peut prendre
de la morphine à forte dose pendant des mois sans devenir
pour autant toxicomane, si cette substance est ajustée
au soulagement de la douleur évaluée plusieurs
fois par jour. Dans un corps souffrant, la morphine ne s’ajoute
pas à l’organisme mais se substitue aux endorphines
manquantes. (…) Yves est resté lucide jusqu’à
la fin.
Avant de mourir, il a encore cherché un peu d’air
tout en m’adressant un dernier sourire. »
|