"J'ai
appris à dépasser mon dégoût et
ma peur"
Valérie Deronzier, Montreuil (Seine-Saint-Denis),
"Le Monde", 15 mars 2003.
"J’ai accompagné mon père dans un
centre médicalisé pour personnes âgées
(…), et j’ai eu envie de partir en courant quand
j’ai franchi pour la première fois le seuil de
cet établissement.
Ce que j’y ai trouvé, une fois débarrassée
de ma peur et de ce que cet univers me renvoyait de l’inexorable
fin de mon existence, c’est une leçon de vie
incroyable et insensée. J’y ai côtoyé
le présent absolu, un monde débarrassé
de ses codes, du fatras de ses civilités et de ses
conventions. J’y ai été atteinte par des
regards porteurs de la quintessence de la vie et qui ont réussi,
par la force de leur fixité et par le respect que je
porte à tout ce qui est de l’ordre du vivant,
à m’interdire de détourner les yeux.
Vous connaissez sans doute ces lieux de croisement où
les personnes âgées sont installées en
cercle et où les directions imposées par la
fragilité de leur corps, de leurs regards immobiles
inscrivent un mouvement impossible à nommer, «
un mouvement immobile ». J’ai vécu de longs
moments assise au milieu de ces personnes que j’apprenais
à connaître et d’un père que j’apprenais
à accepter comme celui qui devenait cet autre lui-même.
(…)
Il est encore ici question de ce monde dans lequel nous vivons
qui ne supporte pas la faiblesse de la vieillesse ou la jeunesse
et qui feint de penser que l’idéal serait une
société débarrassée de la différence,
une société à encéphalogramme
plat, une mort qu’elle cherche tant à cacher."
|