"L'équipe eut du mal à
prendre cette décision…"
"Ne
pleurez pas, la mort n’est pas triste",
Dr Elisabeth
Mathieu-Riedel, Ed. Mame, Criterion.
"
Raphaëlle a 34 ans quand je la rencontre à la Maison
[de soins palliatifs] Jeanne-Garnier. Elle est atteinte d’un
cancer au cerveau et a subi deux interventions. Son corps est
immobile, ses fonctions vitales et motrices sont altérées.
Elle ne peut ni parler, ni manger. (…) Raphaëlle
garde toute sa conscience, malgré sa cécité totale.
(…) Elle est extrêmement réceptive à chacun
de nos mouvements et à son environnement. (…)
Sa famille est très présente. Ses parents et
son mari se relaient chaque jour à son chevet. (…)
Le père de Raphaëlle n’en peut plus :
voir sa si jolie fille, son unique enfant, perdre de jour en
jour toutes ses capacités, ce qui lui reste de vitalité,
voir son corps s’amaigrir et avoir un aspect de plus
en plus cadavérique le désole. « Pourquoi
continuez-vous à la nourrir ? » me dit-il
(…) « Nous continuons à la nourrir
car cette alimentation est indispensable à son confort
et à la prévention des escarres. (1) » Elle
est alimentée par une sonde gastrique introduite par
le nez jusque dans l’estomac. Nous faisons ainsi passer
les substances essentielles qui nourrissent les tissus. « Mais
ce tuyau dans le nez la gêne. Ne pourriez-vous pas lui
passer les aliments dans une perfusion ? »
Nous savons bien que cette solution est envisageable, mais
moins satisfaisante. Il n’est pas possible de faire passer
autant d’éléments nutritifs dans une perfusion
que par une sonde. L’une ne laisse passer qu’un
liquide, l’autre, des aliments broyés. (…)
Le jour même, en réunion d’équipe,
j’en parle aux autres soignants. Ce premier geste d’abstention
thérapeutique provoque des réactions diverses.
Chacun exprime ses émotions, parfois jusqu’aux
larmes. Certains veulent encore s’acharner : Raphaëlle
est si jeune. Et nous avons tous vu son petit garçon… (…)
Combattre la mort à tout prix n’a pas de sens.
La discussion entre les soignants arrive à son terme.
Nous arrêtons la décision : nous expliquerons
notre geste à Raphaëlle. Quand je lui dis que nous
allons lui ôter la sonde gastrique, elle bat ses paupières
deux fois de suite, semblant ainsi manifester son accord. Il
faut la soulager en prêtant attention aux symptômes
qui la gênent le plus. (…)
Quelques jours passent. Son corps devient de plus en plus
maigre. (…) Son visage est défiguré. (…)
La chaleur du mois d’août augmente l’épuisement
de la famille et la fatigue des soignants. Les parents n’en
peuvent plus de voir leur fille encore reliée à des
tuyaux. Nous gardons seulement la perfusion pour soulager la
douleur, éviter les convulsions et diminuer la contraction
musculaire de la mâchoire. Nous sommes aussi obligés
de lutter contre l’hypertension intracrânienne.
(…) Soulager ces douleurs que l’on suppose très
pénibles est de notre devoir. « D’accord,
dit le père. Mais ces médicaments ralentissent
le processus de la mort. Je croyais que chez vous les gens
mouraient de leur mort naturelle. »
Pas si simple. L’objectif premier des soins palliatifs
est de traiter la douleur. Que l’on risque de prolonger
les jours du malade ou de les abréger, notre choix va
vers la solution qui correspond au maximum de confort pour
lui. Ce dialogue constant entre les soignants et la famille
est capital. (…) Une simple perfusion pour nous soignants
est synonyme de confort, mais peut signifier pour la famille « acharnement
thérapeutique »… Voilà pourquoi
nous passons du temps à expliquer la raison de chacun
de nos gestes. (…)
Cette situation difficile crée des liens privilégiés
entre les soignants et les parents de Raphaëlle. Notre
relation passe à un autre niveau. Nous discutons de
psychologie, de philosophie et de spiritualité. (…) « Je
pense qu’ils ont une parole profonde à faire remonter »,
me confie le soir même un infirmier étudiant en
psychologie, qui a souvent conversé avec eux. Je ressens également
qu’un geste de réconciliation, ou une autre manifestation
familiale doit se déclencher. Raphaëlle n’attend
peut-être que cela avant de partir…
Le père de Raphaëlle (…) me raconte que
sa femme a ressenti le besoin de demander pardon à sa
fille. Tant de rancœurs s’accumulent dans la vie
pour des choses non dites, des déceptions non avouées.
Lui-même a tenu à remercier sa fille : « Je
lui ai dit merci pour tout ce qu’elle m’a apporté.
Durant toute sa vie, et même depuis son entrée
chez vous. » Voilà venu le temps des réconciliations
qui devaient se faire pour établir une véritable
communion entre Raphaëlle et ses parents. Ces paroles
expriment leur acceptation de sa mort prochaine. Comme s’ils
lui permettaient maintenant de partir. Plus d’une fois,
j’ai constaté avec les autres soignants, que des
personnes en fin de vie attendaient quelques chose avant de
mourir, quelque chose ou quelqu’un. (…) Raphaëlle
est décédée trois semaines plus tard,
calmement."
(1) Escarre : croûte noirâtre qui se forme
sur la peau, les plaies, etc. , par la nécrose des tissus.

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