"Chaque
nuit après l’autre me répétait :
« Tu as tué » "
Dr Monique Brossard le Grand, « Mourir dans l’amour »,
JC Lattès, 1999.
"(…) Le malade perdait chaque jour ses forces.
Incapable désormais d’aller jusqu’au fauteuil,
il passait tout son temps dans son lit, calé par des
oreillers. Incapable aussi du moindre sourire, il ne communiquait
plus que par des battements de paupières, des serrements
de mains. Ses capacités intellectuelles se dégradaient
en même temps que son corps. Bientôt, la lecture
lui devint impossible, la musique inutile. Seule la photographie
racornie de sa femme et de ses deux petites filles parvenait
encore à fixer son attention. (…)
Un matin, en arrivant dans mon bureau, j’entendis à travers
la cloison la respiration bruyante de notre protégé.
Agité, angoissé, il cherchait un souffle d’air
qui ne venait pas. (…) Je me rendis à son chevet
et, après avoir longuement caressé son front
mouillé de sueur, je poussai la seringue dans la tubulure
en murmurant des paroles rassurantes. Quelques secondes plus
tard, il avait cessé de respirer. (…)
« Je l’ai tué », dis-je
seulement à la surveillante et à l’infirmière.
(…) Il y eut un long silence. Ce fut la surveillante
qui le rompit (…) et pour me réconforter, elle
dit encore : "Notre service n’est ni meilleur
que les autres ni très différent, mais soyez
sûre qu’il mérite la confiance que lui portent
les familles de nos malades".
Oui, mais je l’avais tué… J’avais
fait cette chose qu’aujourd’hui encore je ne me
pardonne pas et qui allait bientôt engager ma vie dans
une voie différente de celle qu’elle avait eue
jusque là. "Tu ne tueras pas", j’avais
fait ce serment, et chaque nuit après l’autre
me répétait : « Tu as tué. »
On peut tuer par amour, je le sais bien, je venais de le faire,
mais j’avais toujours pensé jusque-là que
le vrai partage, le vrai cheminement avec le malade, la vraie
responsabilité aussi, c’était de tout faire
non seulement pour ne pas tuer, mais pour ne pas même
anticiper une mort…
Même si je ne l’avais certainement anticipée
que de quelques heures, j’avais volé sa mort à notre
philosophe. Sinon un crime, c’était une faute,
et aujourd’hui comme hier je plaiderais coupable devant
un tribunal (…). N’en déplaise à ceux
pour qui l’ultime recours face à la souffrance
consiste à planifier la mort, il n’y a pas de « mort
douce » quand elle vous vient de l’autre,
et tuer n’est pas autre chose que tuer."
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