"J’étais
pris dans un engrenage"
Dr P., " Nous ne nous sommes pas dit au revoir",
Marie de Hennezel,
Robert Laffont, 2000.
Le Dr P. est médecin en ville, praticien hospitalier à mi-temps.
« Je me souviens d’un patient espagnol qui
avait eu un arrêt vasculaire cérébral.
Il était comateux et on n’arrivait pas à communiquer
avec lui. Très vite, on a senti une intolérance
de l’équipe à son égard. Il représentait
une charge de travail énorme, et générait
un sentiment d’impuissance. On avait le sentiment qu’il
ne pourrait pas s’en sortir.
La famille ? Elle était inexistante… En tout
cas, elle ne s’est pas manifestée. Nous n’avions
donc pas de projet pour lui. Que faire de lui ? Les infirmières
disaient : « Ca ne peut pas durer ».
Le Chef de Service a demandé alors qu’on le lyse,
c’est à dire qu’on l’euthanasie. Moi,
j’étais son adjoint. Je ne voulais pas que l’infirmière
le fasse, après tout c’est un geste médical.
Après une semaine de discussion, j’ai décidé que
je le ferais. Je me suis retrouvé assez seul. Je lui
ai injecté du Valium à haute dose. Il a arrêté de
respirer, puis son souffle est reparti. Je me suis senti mal
et je me suis dit : « Ca rime à quoi ?
Il n’a peut-être pas si envie que ça de
mourir. » Mais j’étais pris dans un
engrenage, je lui ai injecté du potassium et je l’ai
tué. J’emploie le mot parce qu’à mon
sens c’est un assassinat. Maintenant, je pense qu’on
n’aurait pas dû faire ça."
Le Dr P. a opté maintenant pour un temps partiel en
soins palliatifs.
"Pour lui, il n’y pas de doute, les euthanasies
qu’il a pratiquées pendant des années
en posant des cocktails lytiques n’auraient pas eu lieu
s’il avait été formé aux soins
palliatifs. (…)
"L’intérêt des soins palliatifs, c’est
de montrer les mécanismes qui permettent d’éviter
les euthanasies sauvages. Celles-ci étaient pratiquées
lorsqu’on ne savait plus comment soulager la douleur
ou l’angoisse des patients, mais elles l’étaient
aussi quand l’équipe ne supportait plus un patient." »
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