"Ce n'est
pas rien de pousser une ampoule"
Dr Sénanque, neurologue parisien, auteur de "Blouse"
(Grasset, 2004).
"Culture et dépendances", FR3, "Face
à la souffrance", 23 janvier 2004.
"J'ai développé dans ce livre surtout la
souffrance du médecin. Ca paraît un peu paradoxal
et sûrement beaucoup moins important et digne de respect
que la souffrance du patient qui prime de loin sur elle, mais
c'est quand même une souffrance qui n'est pas complètement
négligeable. C'est le thème du bouquin : la souffrance
du médecin par rapport à la souffrance du malade.
(…)
Il y'a une chose que je voudrais développer sur la
souffrance du médecin. On parlait tout à l'heure
de l'euthanasie. Moi, on me demande souvent si je suis pour
ou contre l'euthanasie.
Moi, je pose pas la question comme ça. Moi, je pose
la question : "est-ce que tu peux faire une euthanasie
ou est-ce que tu ne peux pas le faire ?"
Parce que finalement, on analyse toujours le problème
de l'euthanasie sur le versant "patient", ce qui
est effectivement le point très important, mais est-ce
qu'on ne peut pas parler aussi un petit peu de ce que ça
représente pour un médecin, de faire une euthanasie
? Vous savez, c'est pas rien de pousser une ampoule de chlorure
de potassium dans une tubulure, c'est pas rien de faire une
prescription d'un cocktail lytique…
J'ai eu une expérience très proche de l'euthanasie
puisque je l'ai vécue, il y a 15 ans, dans un service
de neurologie. J'avais 24 ans. Et il s'agissait d'un patient
qui était très âgé, qui a fait un
accident vasculaire massif qui lui avait détruit son
tronc cérébral, et qui était donc en stade
pré-agonique, et qui était en train de mourir
d'asphyxie. Donc après une réunion en service,
on a décidé d'accélérer les choses,
ce qui était à l'évidence quelque chose
de tout à fait humain et normal. (…)
Le problème, c'est qu'il faut que quelqu'un le fasse.
Il faut que quelqu'un le fasse, ça veut dire qu'il y
a quand même un moment où c'est vous qui poussez
la seringue dans la tubulure, et ça moi, elle m'est
un peu restée dans les doigts, vous voyez, cette seringue.
Et je dois dire que, c'est ce que je raconte dans mon livre,
c'est les répercussions d'actes que vous commettez en
tant que médecin qui peu à peu vous transforment,
vous perturbent et vous atteignent spirituellement." |