"Cette déchéance
intellectuelle était jugée indigne par son mari"
"Nous ne nous sommes pas
dit au revoir", Marie de Hennezel, Robert Laffont, 2000.
"Mme N’Guyen est arrivée depuis plusieurs
jours dans l’unité de soins palliatifs, accompagnée
par son mari. Le couple a vécu à Londres une
grande partie de sa vie, une vie d’intellectuels engagés
dans la vie politique et littéraire du pays. Ils sont
tous les deux très lucides sur le pronostic fatal de
Mme N’Guyen.
Au bout de quelques jours, son état se dégrade.
Elle commence à divaguer, à gémir comme
un enfant blessé, avec une petite voix aiguë et
enfantine. Son mari se montre rapidement désemparé.
Voilà une femme qui gémit comme une petite fille,
dans un dialecte chinois qu’il ne connaît pas.
Lors d’un entretien avec moi, il évoque la possibilité d’une
euthanasie. Il me dit qu’ils en avaient parlé longuement,
sa femme et lui, et qu’elle avait demandé qu’on
ne la laisse pas se dégrader physiquement ni intellectuellement.
N’est-ce pas ce qui est précisément en
train de se produire ? Je vois combien il souffre. Il
ne la reconnaît plus ! Il n’ose même
plus entrer dans la chambre, car elle semble s’agiter
chaque fois qu’il s’assoit près du lit.
Au milieu de son délire, elle l’agresse, elle
l’insulte. Ce n’est pas supportable ! C’est
indigne d’elle ! Il faut mettre fin à cela !
En équipe, nous nous réunissons alors pour une « cellule
de crise ». C’est ainsi que nous baptisons
ces réunions impromptues pour discuter ensemble d’un
problème aigu.
Yvonne, l’aide-soignante chinoise, explique que Mme N’Guyen
semble être retournée en enfance. Elle raconte
des souvenirs très anciens dans sa langue maternelle.
Yvonne a parfois l’impression que la femme s’adresse à elle
comme à sa mère. Il se joue peut-être là quelque
chose d’essentiel pour elle ? Nous décidons
d’en parler à son mari. On me demande de le faire.
M.N’Guyen est assis dans le fauteuil au bout du couloir.
Il attend le verdict de l’équipe. Je me charge
donc de lui raconter ce qui se passe entre l’aide-soignante
et sa femme. Je lui fais comprendre que sa femme vit sans doute
une régression dont elle a besoin. Elle peut se permettre
de redevenir une petite fille en quête de sécurité affective
dans les bras d’Yvonne qui la berce et lui fait de longs
massages en chantant des petites comptines chinoises. Pourrait-elle
se permettre une telle régression avec lui ? Non,
il en convient, car jamais pendant leurs années de vie
commune, elle ne s’est laissée aller à une
telle demande affective. Il n’a connu qu’une femme
brillante et maîtresse d’elle-même.
M.Nguyen est un homme fin et intelligent. Il comprend qu’il
doit s’effacer momentanément, le temps qu’elle
reçoive la tendresse dont elle a besoin, et qu’il
ne se sent pas capable de lui donner. Il accepte donc de se
retirer. Il va passer plusieurs jours dans ce fauteuil. Mais
nous ne l’abandonnons pas pour autant. Tous les jours,
je passe un moment avec lui. Il me parle de leur vie. Il tisse
le fil rouge de leur relation. Je sens que cela lui fait du
bien. Il est plus calme. Sa femme aussi s’est apaisée.
Maintenant elle le réclame. Il revient donc près
d’elle, différent. Il se surprend alors à lui
caresser la joue avec une douceur qu’il ne soupçonnait
pas. Elle semble suspendue à son geste, comme si elle
l’avait toujours attendu. (…)
Le sentiment d’être inutile, impuissant, au chevet
d’un mourant en agonie conduit si souvent à la
demande explicite d’abréger la vie. Tout pourtant
semble indiquer qu’à travers cette régression
ultime, ou même ses plaintes, la personne cherche à communiquer
un message : « Occupez-vous de moi ! Rapprochez-vous
de moi, laissez-moi sentir que j’ai ma place dans votre
cœur. »" |