"Une tristesse
permanente m'habite"
"Nous
ne nous sommes pas dit au revoir",
Marie de Hennezel,
Robert Laffont, 2000.
La femme de Jacques se meurt d'un cancer des os, qui la ronge
depuis sept ans. Il ne supporte plus de la voir tant souffrir
et accède à se demande d'être euthanasiée,
chez elle.
« On a décidé de la date, on a fixé l’heure.
C’est moi qui suis allé acheter ce qu’il
fallait à la pharmacie, un anesthésiant et du
Valium. Je crois que la pharmacienne n’a pas été dupe.
C’est l’infirmière qui a fait l’injection
pour l’endormir. Elle me l’a proposé d’elle-même,
sans doute pour me protéger. Elle m’a dit : « Vous
l’aimez, vous ne pouvez pas le faire. »
Je suis sorti sur la terrasse. Il y avait un fauteuil. Pour
m’occuper l’esprit, j’ai ouvert un livre
de mathématiques. Quand l’infirmière est
venue me rejoindre, elle pleurait. On a parlé un peu.
Elle m’a dit que ma femme s’était abandonnée
avec confiance, sa main dans la sienne.
Dans les jours qui ont suivi, c’était facile.
Je savais qu’elle ne souffrait plus. La première
nuit, j’ai dormi profondément. C’est progressivement
ensuite que les choses se sont alourdies. (…) Elle avait
eu sur elle le nécessaire pour se suicider, mais elle
n’avait pas eu le courage de passer à l’acte.
Elle m’a demandé de le faire. Je n’aurais
jamais dû rester dans cette solitude. Le moment venu,
elle n’a pas su qu’on l’euthanasiait. Cela
a été fait à son insu. Je n’ai pas
eu le courage de lui en parler. Ca a été le grand
silence.
Pour que j’en sois arrivé là, il a fallu
l’accumulation d’une telle souffrance intérieure
que le problème moral ne se posait plus. C’est
très curieux. (…) Je n’ai pas revu l’infirmière.
J’ai su qu’elle était restée très
traumatisée. Moi aussi je suis traumatisé (…).
A l’époque, je ne savais pas ce qui se faisait,
je n’ai pas supporté l’idée de la
voir filer dans l’inconscience de la morphine. J’avais
atteint la limite de ce que je pouvais supporter. J’étais épuisé.
Et comme je suis médecin, j’avais en plus ma responsabilité de
médecin. En fait, j’ai eu tout sur la patate,
la solitude, la solitude du médecin. (…) Le fait
d’avoir prévu le jour m’est insupportable.
Le reste, je l’assume. (…)
Cette confiance de ma femme, quand j’y repense, c’est
très violent ce que je ressens. Je résoudrai
cela seulement à ma propre mort.
Je ne peux que vous confirmer la tristesse permanente que j’ai
au fond du cœur et qui peut se résumer en quelques
mots tout simples : « Je ne lui ai pas
dit au revoir », "Nous ne nous sommes pas dit
au revoir". La beauté de cette ultime connivence
entre deux êtres qui s’aiment, sorte de « point
d’orgue » qui s’ouvre sur tout, y compris
l’Espérance, nous ne l’avons pas connue.
C’est cela qu’il faudra dire. »"
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