"J’ai
décidé à la place de mon père"
Cyril Rojinsky, avocat, "Libération", 30
septembre 2003.
"Le dimanche 18 février 2001, j’ai euthanasié mon
père. Il était en phase terminale d’un
cancer du poumon.
Malgré le demi-coma dans lequel l’avaient plongé des
doses déjà très élevées
de morphine, il souffrait. Je le sentais, je le voyais, je
l’éprouvais presque. Les médecins lui donnaient
au maximum 48 heures à vivre. J’ai pris et j’assume,
seul, cette décision . Etait-ce la bonne ? Encore
aujourd’hui, je n’en sais trop rien. Ce qui est
sûr, c’est qu’il ne s’agissait pas
d’un « suicide assisté »,
comme certains qualifient un peu vite l’euthanasie en
général. Mon père ne m’a absolument
rien demandé. J’ai décidé à sa
place, sans qu’il ait la possibilité matérielle
d’accepter ou de refuser ce que j’allais faire.
Je n’ai donc pas -au sens strict- réalisé ses
dernières volontés. Me suis-je épargné à moi-même la
souffrance extrême de voir mon père, que j’adorais,
dans un tel état pour encore 48 heures ? N’était-ce
pas pour en terminer avec ma propre souffrance, plutôt
que pour faire cesser la sienne ? Nous vivons tous avec
notre part de culpabilité. C’est aussi cela, l’euthanasie.
Et c’est donc, - je suis avocat, et je ne peux oublier
cette dimension des choses- l’une des infractions les
plus graves, si ce n’est la plus grave qui soit. (…)
Vous me permettrez peut-être d’en terminer avec
quelques lignes d’un poème de Yehuda Amichaï : « Et
la voix de mon père était aussi blanche que ses
cheveux. Puis il a tourné son visage vers moi pour la
dernière fois, comme le jour où il est mort dans
mes bras : je veux ajouter deux autres commandement. Le
onzième : tu ne changeras pas. Et le douzième :
change, tu changeras. C’est ce qu’a dit mon père,
et il s’est détourné de moi, il s’en
est allé et a disparu dans ses étranges lointains. » Juste
pour rendre ici hommage à ce père que j’aimais
tant, et que j’ai pourtant tué." |