"En demandant la mort, elle la convoquait…"
"Nous
ne nous sommes pas dit au revoir", Marie de Hennezel,
Robert Laffont, 2000.
" (…) Un ami médecin me demande de l’accompagner
au chevet de sa nièce, une jeune femme qui se meurt
d’un cancer du foie, chez elle, dans un petit studio.
Elle voudrait me rencontrer, dit-il. Lucide sur son état,
prête à mourir -n’a-t-elle pas organisé ses
obsèques dans le détail ?-, elle demande
qu’on l’aide à mourir. Qu’on fasse « quelque
chose » pour en finir. Il ne sait pas quoi faire
devant ce qu’il entend comme une demande d’euthanasie.
Ses douleurs sont soulagées, elle est entourée
par sa famille, que demande-t-elle au juste ? « Tu
sais, quelquefois c’est juste une façon de prévenir
qu’on va mourir ! » lui ai-je répondu,
tout en promettant de l’accompagner le lendemain chez
elle. En effet, j’ai souvent observé qu’après
l’avoir demandée les mourants se laissent glisser
dans la mort. Comme si cette demande était une façon
d’appeler la mort devant témoin.
Curieusement, l’état de la jeune femme s’est
aggravé brusquement dans la nuit. Quand nous arrivons,
le lendemain, elle a plongé dans un coma hépatique
léger. Elle ne peut plus soutenir un échange
verbal, mais elle comprend ce qu’on lui dit et elle réagit.
Elle est couchée sur un divan, soutenue par une multitude
de petits coussins. Elle est agitée, son visage est
traversé de grimaces, d’inconfort. Il y a autour
d’elle sa famille, sa sœur, ses parents, une amie.
Tous semblent bouleversés et impuissants à la
soulager. Ils sont pleins de sollicitude, surveillent chacun
de ses mouvements, se lèvent à tour de rôle
pour déplacer un cousin, ou l’aident à changer
de position. Le ballet est incessant, l’atmosphère
irrespirable.
A-t-elle mal ? Non, répond-elle. Pourtant, manifestement,
elle n’est pas bien, son agitation anxieuse le montre.
De temps à autre, on entend comme un gémissement : « Aidez-moi ! » Chacun
se sent impuissant, et moi la première. J’essaie
alors d’imaginer ce que je ferais si j’étais
proche de cette jeune femme, si j’étais sa sœur,
par exemple. Je me vois monter sur le divan, m’allonger
et la prendre contre moi (…). Mais je ne suis pas sa
sœur, et je ne me sens pas autorisée à prendre
cette place. Je vais donc aider sa sœur à oser
cette proximité. Je l’ai observée, elle
se tient assise à la tête du divan, elle se lève
souvent quand sa sœur gémit. Ses gestes traduisent
sa bonté, son désir de la soulager.
- Pourquoi ne vous allongeriez-vous pas sur le divan ?
Votre sœur pourrait s’endormir contre vous ?
Après tout, c’est comme ça que les petits
enfants agités s’endorment apaisés. Vous
pourriez essayer.
Elle y avait pensé, m’a-t-elle dit, mais elle
n’osait pas, comme ça devant tout le monde !
Elle se glisse donc sur le divan, contre le mur, et sa sœur
vient d’elle-même chercher le contact dont elle
avait besoin. Nous la voyons s’endormir cinq minutes
plus tard, la tête au creux de l’épaule
fraternelle, le dos lové contre un corps chaud, paisible.
Tout le monde se met à respirer. J’ai appris qu’elle était
morte le lendemain matin dans son sommeil.
Et si ceux qui nous demandent de les « aider » à mourir
nous demandaient en fait cette proximité, ce contact
qui permet de s’abandonner en toute sécurité ?
C’est ce contact chaud et sécurisant que nous
ne savons pas donner à ceux qui meurent. Un contact
qui ne retient pas, mais qui libère. Car la proximité est
bannie des hôpitaux aseptisés. Et si l’on
touche un corps, c’est comme un objet. Pas question de
chaleur humaine !"
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