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"La confiance établie, Laurence n'a plus parlé d'euthanasie"

"Nous ne nous sommes pas dit au revoir", Marie de Hennezel, Robert Laffont, 2000.

"Laurence est arrivée dans le service sur ses deux pieds. Elle a vu un reportage à la télévision sur ce service de pointe, où l’on peut venir mourir « dans la dignité ». C’est exactement ce qu’elle veut. Elle est atteinte d’un cancer du sein généralisé. Ses poumons sont bourrés de métastases. On ne lui donne plus que quelques semaines, peut-être quelques mois à vivre. Tout cela, elle le sait. C’est une femme lucide et courageuse. Elle a gardé pour elle toutes ses tracasseries. La preuve, ses enfants viennent tout juste d’apprendre qu’elle est si malade. Elle ne voulait pas les embêter avec cela. Maintenant, elle veut mourir aussi dignement qu’elle a vécu sa maladie.

Elle s’est donc couchée, en arrivant dans sa chambre. Et la voilà, bien coiffée, les draps blancs bien tirés, attendant tranquillement le médecin. Ce dernier s’est donc assis à son chevet. Il vient procéder à l’entretien d’accueil avec l’infirmière qui s’est installée de l’autre côté du lit.

- Docteur est-ce que vous faites l’euthanasie ? demande-t-elle.
-Pourquoi me posez-vous cette question ? lui répond-il.
-Parce ce que je veux mourir dans la dignité !
Comme le médecin lui demande de préciser ce qu’elle entend par « mourir dans la dignité », elle énumère ses désiderata :
- D’abord je ne veux pas souffrir, n’est-ce-pas ? Je ne veux pas mourir étouffée. Je ne veux pas non plus mourir avec des tas de tuyaux partout. Non ! Je veux mourir comme je suis maintenant, les bras libres, sereinement, c’est pour ça que je demande l’euthanasie, docteur !
- Vous voulez mourir là, tout de suite ? Maintenant ? demande le médecin.
- Non ! Quand je commencerai à avoir mal, à étouffer.
- Voilà ce que je vous propose de faire : on va commencer par de toutes petites doses de morphine, qu’on augmentera si ce n’est pas suffisant. Ainsi, si les douleurs arrivent, elles seront immédiatement soulagées et j’adapterai les doses au fur et à mesure, pour que vous ne souffriez pas. Pour le moment, vous ne risquez pas d’étouffer, et il y a de grandes chances pour que vous vous éteignez comme une petite bougie, tranquillement. Mais s’il y a le moindre risque que cela arrive, je prescrirai un protocole qui sera prêt, en permanence, dans votre chambre. A la moindre alerte, une infirmière vous endormira pour que vous ne souffriez pas.
- Vous ne ferez rien pour me prolonger ?
- Non, je vous le promets.
Laurence a l’air satisfaite de cette proposition, mais une inquiétude demeure :
- Docteur, je ne veux pas que ça traîne. Je suis prête à mourir , mais je ne veux pas agoniser pendant des jours et des jours.
- Au point où vous en êtes, ça m’étonnerait beaucoup que cela traîne, comme vous dites. Avez-vous fait vos adieux à vos enfants ?

Laurence raconte alors qu’elle a demandé à ses enfants de ne pas venir trop souvent la voir. Elle ne veut pas qu’ils désorganisent leur vie pour elle. Elle leur a interdit de venir plus d’une fois par semaine. Et puis, elle ne veut pas qu’ils la voient se dégrader. C’est pour cela qu’elle voudrait mourir vite, tant qu’elle est encore « présentable ».

- Voyez-vous, lui dit le médecin, vous serez tout à fait prête à mourir quand vous aurez dit adieu à chaque enfant, et quand chacun aura pu vous dire tout ce qu’il a besoin de vous dire. C’est pourquoi, si vous voulez mourir vite, je vous conseille de les laisser venir quand ils le sentent.

Laurence n’a plus parlé d’euthanasie. Au bout de quelques jours, elle s’est sentie en confiance. Les soins étaient toujours faits avec son accord, ses douleurs étaient bien soulagées. On respectait son rythme, son besoin de solitude. Ses enfant l’ont accompagnée, comme elle le souhaitait, sans s’imposer, sans venir trop souvent. Elle est morte, comme le médecin l'avait annoncé, très tranquillement, sans étouffer. Au bout de trois semaines seulement."

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