"Karine fut récupérée
par la machine hospitalière"
"Ne pleurez pas, la mort n’est
pas triste",
Dr Elisabeth Mathieu-Riedel, Ed Mame, Criterion, 1997.
Le Dr Elisabeth Mathieu-Riedel raconte l'acharnement thérapeutique
dont a été victime son amie Karine, séropositive.
« (…) le jour où je l’ai retrouvée
sur un lit d’hôpital, elle était très
amaigrie, et ne pouvait plus marcher. Mais elle ne semblait
pas souffrir malgré les nombreux examens. (…)
Karine était atteinte d’une pneumo-cystose pulmonaire.
Elle arrivait difficilement à parler. (…) Dans
sa chambre d’hôpital, elle avait affiché plusieurs
images. (…)
Un matin de juillet, où il faisait très chaud,
Karine m’appelle pour me demander de lui apporter des
framboises. Je lui téléphone en début
d’après-midi à l’hôpital Necker
pour la prévenir de mon retard. Pas de réponse !
Une infirmière m’annonce qu’elle a été transférée à l’hôpital
Saint-L. en réanimation pour « insuffisance
respiratoire aiguë ». Je m’y précipite
et rencontre là sa mère et son beau-père.
Dans le sas, ils sont revêtus de la tenue stérile :
bottes, casaque et chapeau. Je leur demande des nouvelles de
Karine : « Elle a une trachéotomie.
A la radio, son poumon est blanc. Il n’y a donc plus
rien à faire ». (…)
Je prends le relais de sa mère au chevet de Karine.
Un infirmier m’ouvre la porte. Je me dirige seule vers
son lit. Je vois au fond de la salle mon amie, trachéotomisée,
immobile. Elle a le regard fixe. La joie qui l’habitait
hier a disparu. Pourquoi l’avoir transférée
en réanimation ? Pourquoi donc, alors que l’on
savait que sa maladie était incurable ? Pourquoi
s’acharner ? Celle qui mourait paisiblement dans
une chambre qu’elle avait faite sienne était récupérée
par la machine hospitalière. Cette attitude médicale
m’a toujours révoltée. Aujourd’hui,
avec le développement des soins palliatifs, elle n’aurait
jamais été transférée en réanimation
ailleurs ! Quel coût pour tout le monde !
Au chevet de Karine me sont revenues à la mémoire
toutes mes nuits de garde en réanimation quand j’étais
encore étudiante. J’étais à la fois émerveillée
par les prouesses de la technique pour remettre sur pied les
accidentés, mais aussi révoltée par l’acharnement
thérapeutique vis-à-vis des personnes en fin
de vie, attachées à leur lit, intubées,
et dont la vie était maintenue artificiellement par
des appareils. L’être humain devenait lui-même
une machine que l’on remplissait et dont on vérifiait
les sorties. Les gestes des soignants devenaient mécaniques,
sur un corps qu’il fallait à tout prix faire « fonctionner ».
(…) Karine ne bougeait toujours pas. (…) Ici, tout était
aseptisé. Le lit, les murs n’appartenaient pas
au malade. Toute note personnelle semblait déranger.
(…)
Puis, je m’adresse à Karine, sans attendre aucune
réponse. Il faut toujours parler à un comateux.
Je m’approche alors de son oreille et lui dit : « C’est
Elisabeth. Si tu veux, je vais prier (…). » Une
larme coule alors sur sa joue. Je m’en souviendrai toute
ma vie. Semblable à une momie sous une blouse blanche,
les yeux toujours égarés, sa dernière
larme était l’ultime marque d’humanité qu’elle
pouvait exprimer. (…) Karine est décédée
quarante-huit heures plus tard. » |