"Ce médecin avait peur de la
mort"
« Nous ne nous sommes pas dit au revoir »,
Marie de Hennezel, éd. Robert Laffont, 2000.
"La femme d'un de mes amis, atteinte d'un cancer généralisé arrivé dans
sa phase terminale, décide de terminer sa vie sur une
petite île de l'Atlantique. C’est un lieu magique,
un lieu où « elle a son âme ».
Un lieu où, malgré les progrès de la maladie,
elle s’est toujours sentie vivante, vivifiée.
(…) Elle veut donc mourir dans cette maison qu’elle
aime. Son mari l’emmène et ils coulent des jours
plutôt heureux. (…) La maladie progresse, bien
sûr. Mais quand on est chez soi, entouré de ceux
que l’on aime, au milieu de ses souvenirs, ce n’est
peut-être pas tant un drame.
Puis, tout à coup, les choses se précipitent.
Elle va plus mal. On appelle le docteur. Il ne peut pas ne
pas voir qu’elle est mourante. Il lit le dossier. Il
sait que l’on a abandonné les chimiothérapies.
Elles n’ont plus d’effet. Il sait qu’elle
prend un traitement contre la douleur. Il sait qu’elle
sait.
Et, malgré tout cela, il va la traiter comme si on
pouvait encore faire quelque chose pour lutter contre la maladie.
Il va nier la mort qui vient. Il va prescrire son transfert à l’hôpital,
sur le continent. « Mais elle est peut-être
en train de mourir ? » demande timidement son mari. « Je
ne sais pas gérer la mort », répond
le docteur, avouant son incompétence. (…) Elle
lui fait sans doute peur, comme à beaucoup. (…)
Au lieu d’accompagner cette femme et sa famille, il commande
une ambulance, et un transfert par hélicoptère,
puisqu’il y a urgence. Cette femme a donc quitté sa
maison dans laquelle pourtant elle avait choisi de mourir.
Elle est morte pendant les quinze minutes de vol, dans le brouhaha
des moteurs et le froid d’une journée d’hiver.
Pourquoi ne lui a-t-on pas accordé le droit de mourir
tranquillement chez elle, là où elle le voulait ?
Pourquoi lui a-t-on volé sa mort pour lui imposer cet éprouvant
voyage ?
Il nous faut rendre à la mort son humanité, nous
dit-on. Peut-être faudrait-il que nos médecins
reviennent à plus d’humanisme et de bon sens,
qu’ils fassent aussi une juste place à la mort
dans leurs soins." |