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Les décisions d'arrêt des soins au quotidien, hôpital de Colombes

"Le Monde", 14 janvier 2004.

"Le mot "euthanasie", Anne Blivet, le déteste. « Je ne sais pas ce que c’est, je ne l’ai jamais vécu dans mon métier », insiste cette femme, cadre infirmière dans le service de réanimation médicale de l’hôpital Louis-Mourier à Colombes (Hauts-de-Seine). Elle accepte de témoigner de la difficulté de son métier parce qu’elle ne supporte pas que "les médias et la société confondent tout" dès qu’il est question de la fin de vie.

L'intention est un critère déterminant

Comme dans la plupart des services de réanimation, celui de Louis-Mourier a mal vécu l’histoire de Vincent Humbert. (…) « Cette histoire ne reflète pas notre quotidien », insistent les infirmières et les médecins. Si l’équipe soignante de Colombes est confrontée tous les jours à des décisions de limitation ou d’arrêt de soins, il n’est jamais question de suicide médicalement assisté ou d’euthanasie. « La limitation thérapeutique, ce n’est pas de l’euthanasie », martèle Annie Blivet qui travaille depuis 10 ans en réanimation. « Le problème est celui de la morale de l’intention », résume le Pr Didier Dreyfuss, chef du service (…).

La vie des malades en réanimation semble tenir à un fil. Sous les draps, les ventres se gonflent pour puiser l’oxygène fourni par le respirateur artificiel. Les patients sous sédation profonde et sous perfusion, sont allongés sur le dos, les bras le long du corps, intubés ; les deux tuyaux qui surplombent leur visage bougent à chaque respiration. Seuls les bips de contrôle des appareils viennent troubler le calme du service. Scène ordinaire pour les soignants mais bouleversante pour le visiteur. Certains malades sont là depuis quelques heures, d’autres sont « ventilés » depuis près de vingt jours. (…)

Evaluer l’équilibre bénéfice-risque des traitements

Chaque matin, au staff de 9 heures, l’équipe médicale et paramédicale fait le point sur les événements de la nuit. Une femme de 82 ans est décédée brutalement après un choc infectieux ; une autre a survécu à une grave hémorragie -une nouvelle victoire qui permet aux soignants de rester « optimistes ». Il s’agit aussi de réévaluer, chambre après chambre, l’équilibre bénéfice-risque des traitements engagés et d’évoquer les inquiétudes des familles. « N’est-on pas dans l’acharnement thérapeutique ? », ont demandé la veille, aux médecins les proches d’un patient de 82 ans victime d’une lourde complication postopératoire. « Si une nouvelle complication grave survient, on ne la traitera pas, mais il ne faut pas baisser les bras tout de suite » préconise le Pr Dreyfuss.

Ce type d’interrogations de la part des familles, les soignants y sont régulièrement confrontés. « Derrière la question de l’acharnement, il y a surtout la peur de la souffrance ; alors, il faut rassurer les familles en leur parlant de la sédation, qui évite au patient d’avoir mal », explique Jean-Damien Ricard, réanimateur. Pour Annie Blivet, la "communication" avec les familles est « essentielle pour créer un climat de confiance ». « Nous prenons beaucoup de temps pour l’information et le contact avec les proches. Ce travail s’est modifié ces dernières années », reconnaît le Dr Ricard.

En 40 ans, les progrès fulgurants de la réanimation ont permis de sauver de nombreuses vies alors que les patients sont de plus en plus âgés et présentent plus de polypathologies. « Parallèlement, les familles sont de plus en plus exigeantes et le décès est de moins en moins bien accepté, constate M. Dreyfuss. Nous sommes dans une société qui dénie la mort. »

Des décisions prises collégialement

Dans ce service où 70 % des décès sont liés à une limitation ou un arrêt de soins, toutes les décisions sont prises « lentement, collégialement, et jamais lors d’une nuit de garde ou la veille d’un week-end », assurent les membres de l’équipe. « Nous prenons en compte l’âge physiologique et les limitations fonctionnelles irréversibles du patient. Nous expliquons aux familles qu’il serait plus raisonnable de limiter les soins mais je ne suis pas favorable à leur demander de prendre la responsabilité de la décision », explique le chef de service. « Les médecins nous demandent notre avis, nous sommes écoutées et entendues », témoignent les infirmières.

« A chaque fois qu’une personne de l’équipe se pose encore des questions, le problème n’est pas arrêté », souligne Pascale Lable, cadre supérieure de santé. Pour « ne pas avoir un jour à rougir des décisions prises, tout ce qui concerne la limitation thérapeutique est inscrit dans le dossier du patient », précise le chef de service. (…) « Lorsqu’on limite ou arrête un traitement actif, rien ne nous dit qu’un proche n’ira pas voir un procureur, mais j’assume », insiste le Pr Dreyfuss.

Légiférer : une nécessité ?

«  Les choses ne sont pas au clair, regrette pourtant le Dr Arnaud de Lassence, réanimateur. Les médecins ont fait beaucoup de progrès dans la transparence et la prise en compte des questions éthiques. En revanche, la législation n’a pas suivi. C’est comme si la transparence se retournait contre nous », déplore ce médecin.

Certains soignants livrent leur questionnement sur les conséquences des progrès de la réanimation. « On donne une chance qu’on ne donnait pas il y a 10 ou 15 ans », concède le Dr Ricard. « On recule les choses. Mais, on se demande toujours quelle qualité de vie on va offrir aux malades après la réanimation », poursuit son confrère, le Dr de Lassence. Enfin, le malaise sur le coût financier de ces prolongements artificiels de vie n’est pas occulté. En réanimation, une journée d’hospitalisation coûte 1500 euros. " En tant que citoyenne, tout cela me met parfois mal à l’aise" , reconnaît Pascale Lable. « Combien sauve-t-on de méningites en Afrique avec cela ? Parfois, on est horrifié. Mais il n’est pas question de prendre cela en compte dans nos décisions. On ne peut pas l’opposer à un individu », insiste le chef de service."

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